CHAPITRE III
La nation était jeune, virile, féconde. Autour de Chaucer, tout un fourmillement de poètes; il les domine comme un chêne domine un taillis; mais le chêne n'est pas isolé, pareil aux grands arbres qu'on voit parfois, sous le soleil, uniques au milieu de la rase campagne ; Chaucer est sans égal mais non pas sans compagnons , et parmi ses compagnons, l'un du moins mérite d'être classé fort près de lui.
Il a des compagnons de toute sorte ; presque aussi divers que ceux dont il s'était entouré sur la route de Cantorbéry; les uns sont des continuateurs de l'ancienne manière , les autres sont des réformateurs ; il en est que remplit l'esprit rêveur des Anglo-Saxons; il en est d'autres qui n'ont pas souci des songes et des théories, qui sont du monde et ne veulent pas quitter la terre; il en est qui chantent, d'autres qui fredonnent, d'autres qui parlent. Certains poèmes sont comme des fanfares et célèbrent la bataille de Crécy dont Chaucer n'avait rien dit, d'autres ressemblent à des sérénades d'amoureux, d'autres au chant des morts.
Les anciens genres se continuent ; les poètes errants, jongleurs et ménestrels, n'ont pas disparu ; au contraire, ils sont plus nombreux que jamais; « merry England » les favorise; ils continuent de jouer, comme sous les premiers AngeA^ns > . un rôle considérable et multiple , difficile à mesurer. Ces gens à la vaste mémoire sont comme des bibliothèques ambulantes; ils instruisent, amusent, édifient. Passant de comté en comté, colporteurs de nouvelles, faiseurs de chansons satiriques, ils tiennent en outre lieu du journal ; ils représentent comme tels l'opinion publique, parfois la fabriquent et souvent la faussent ; ce sont des journaux vivants ; ils renseignent leurs auditeurs sur les méfaits du gouvernement qui, de temps en temps, prend les plus bavards et les emprisonne pour les faire taire. Le roi a des ménestrels à son service ; ce sont des manières de personnages, pensionnés par le prince et (jui méprisent les autres. Les grands en ont aussi à leurs gages, ce qui ne les empêche pas d'accueillir ceux qui passent ; ils leur font faire bombance quand ils ont bien chanté, et leur donnent des robes fourrées et de l'argent-.
Ils continuent de prospérer au siècle suivant ; on voit à ce moment les ménestrels du roi d'Angleterre, gens instruits et habiles, protester contre l'audace croissante des faux ménestrels dont l'ignorance déconsidère la pro-
1 Cf. supra, p. 167.
' Ce contre quoi proteste Langland dans ses Visions [Y. au chaj). suivant), Texte C. X. 133; XVI. 200.