‹ Histoire littéraire du peuple anglais (volume 2)Chapitre 208 sur 239 · LES BERGERS DE NOËL · texte numérisé non relu

LES BERGERS DE NOËL

ne pas venir fout droit chez lui; ce qu'ils font. On entend dans la maison des g-émissements plaintifs; c'est, paralt-il, la femme de Mak qui vient justement d'accoucher. Les bergers entrent ; Mak fait l'empressé et le bon garçon. Ses offres de service sont accueillies froidement.

— « Fouillez donc la maison puisque vous me soupçonnez ! . . .

— Hors d'ici, voleurs! crie la femme, loin de mon enfant, ne l'approchez pas!

Mak. — Si vous saviez ce qu'elle a souffert, ça vous fendrait l'âme! Vous avez tort, je vous dis, de venir ainsi chez une accouchée; mais je me tais.

La femme. — Ah! que je souffre! veuille Dieu dans sa bonté que, si je vous ai jamais trompés, je mange cet enfant couché là, dans ce berceau ^ ! »

Les bergers, assourdis, cherchent quand même et ne trouvent rien. Ils n'ont qu'à s'excuser et à partir; mais voici bien un autre embarras :

— « Mak, s'il vous plait, je veux donner six pence à votre petit.

— Non, arrière, il dort.

— Il me semble qu'il entr'ouvre l'œil.

— Quand il se réveille il pleure; je vous en prie, sortez d'ici!...

1 Uxor. Oute, thefys, fro my barneî neghhym notthore.

Mak. Wyst ye how she had farne, youre hartys wold be sore,

Ye do wrang, I you warne, that thus commys before

To a'woman that bas farne ; bot I say no more. Uxor. A my medylle !

I pray to God so mylde

If ever I you begyld

That I etethis chylde

That ligges in this credylle.

Towneîey Hystéries. — Secunda Pastorum.

r)06 LE THEATRE.

— Laissez-moi l'embrasser et soulever la couverture Que diable est ceci? il a un long museau M »

Et la ruse est découverte : c'était le mouton. Les gros mots pieu vent, et des mots on allait passer aux coups, quand soudainement, parmi les étoiles du ciel, éclate dans la nuit le chant des anges : Gloire à Dieu, paix à la terre! le monde rajeuni se renouvelle... Les colères s'effacent, les haines s'oublient et les rudes bergers d'Angleterre prennent tout recueillis le chemin de Bethléem.

Le quatorzième siècle vit l'épanouissement du drame religieux en Angleterre, le quinzième sa décadence et le seizième sa mort. La forme sous laquelle il plut davantage fut la forme des Mystères, où la Bible était racontée en dialogues. La mise en drames de la vie des saints et des miracles de la Vierge fut beaucoup moins goûtée en Angleterre qu'en France; il ne reste que peu de pièces anglaises de cette catégorie, tandis que, dans notre pays, elles étaient innombrables et on en possède des recueils énormes ~. La Bible est la source par excellence où les dramaturges anglais allèrent puiser. On a vu, du reste, qu'ils ne se gênaient guère pour y ajouter

1 3"» Pastor. Mak, with youre lefe, let me gyf youre barne Bot vj pence.

Mak. No, do way : he sleppys.

3" Pastor. Me thynk he pepys.

Mak. When he wakyns he wepys.

I pray you, go hence.

3"" Pastor. Gyf me lefe hym to kys, and lyft up the clowtt. What the deville is this? he lias a long snowte! - V. Miracles de Noslre Dame par personnar/es, éd. G. Paris et U. Robert, Société des anciens Textes, 1876-91, 6 vol. 8°.

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des scènes et des personnages qui n'ont rien d'évangélique. Ces scènes contribuèrent, avec les « interludes » et les dialogues facétieux, en faveur chez les grands, à la formation de la comédie. Celle-ci se détache peu à peu de ses lieux d'origine; on la trouvera à l'état libre au temps de la Renaissance.

Vers la même époque, devait fleurir un genre dramatique dont l'origine remontait au quatorzième siècle : les Moralités. C'était la transformation en drames des traités pieux et des recueils de bons conseils, comme les Mystères étaient la dramatisation des livres saints. On faisait, dans ces pièces, de la psychologie à outrance , une psychologie spéciale , excessive et simple à la fois, fort différente de l'art nuancé que nous goûtons aujourd'hui. Les individus disparaissaient, remplacés par des abstractions et représentés par leur qualité dominante ; vertus et défauts se livraient bataille et se disputaient la conduite d'Humanité, assise, comme Hercule, « entre un double chemin ». Ainsi encore se manifestait, sur les planches, la passion du moyen âge pour les allégories et les symboles. Le Roman de la Rose en France, les Visions de Langland en Angleterre, l'immense popularité de la Consolation philosophique de Boèce dans toute l'Europe, avaient été déjà des manifestations de ces mêmes tendances et déjà, dans ces œuvres, le dialogue abondait, dans le Roman de la Rose surtout, où d'immenses passages ne sont que des conversations entre l'ximant et Faux-Semblant ^ . Le nom des interlocuteurs est marqué en marge, comme dans une pièce. En introduisant dans son recueil de contes, l'histoire en prose deMélibée et de

1 Ex. Roman de la Rose, éd. Méon, Paris, 1813, 4 vol. 8°. t. 11, pp. 326 et s.

Prudence, découpée en dialogues, Chaucer approchait de fort près des Moralités; car l'œuvre n'est ni un traité, ni un récit, ni un drame, et tient également des trois; avec très peu de changements on eût pu en faire une Moralité qui se serait appelée : le Débat d'Humanité et de Sagesse.

Dans les Mystères, dès le quatorzième siècle, les abstractions avaient trouvé place : la Mort fig-ure dans la collection de Woodkirk. Dans Mai^y Magdalene (quinzième siècle), de nombreux personnages abstraits sont mêlés aux autres : Sensualité, Curiosité, Monde, Chair, les Sept Péchés Capitaux, etc.; même mélange dans plusieurs pièces de la collection dite de Coventry. Ce genre, pour nous pénible à l'excès , eut à l'état libre, comme la farce, son principal développement, sous les premiers Tudors. A côté des pièces qui amusent, on s'acharne, à ce moment, à faire des pièces utiles et, au moyen de Moralités aujourd'hui illisilDles, on enseigne la vertu, la religion , les bonnes mœurs, les sciences physiques ; ou attaque la foi catholique au profit des réformés et la foi réformée au profit des catholiques ' . On raconte la découverte, alors toute récente, de l'Amérique; on déplore qu'elle ne soit pas due à des Anglais ~. On met,

• Ce genre fut pratiqué notamment (sans parler d'une foule d'anonymes) j)ar Mfdwall : A goodly Enterlude of Nature, 1538, fol ; par Skelton : Magnyfycence , 1531, fol.; par Ingelend : A pretie Enterlude calledihc disobedient Child, impr. vers 1550; par John Baie: >1 comedye concernynge tftre Lawes, Londres, 1538 , 8°, (contre les catholiques) : tous quatre vivant sous Henri VIII. Voir le Théâtre en Angleterre depuis la Conquête. Paris, 1881, 8% ch.III.

* 0 what a thynge had be than, If they ihat be Englyshemen Myght hâve ben furst of ail

Tliat there shuld liavc take possessyon.

Interlude ofthe four Eléments, Londres, 1510, (?) 8".

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avec un zèle particulier, la Mort en scène, et on se plaît à méditer sur les horreurs du charnier i.

De crainte que l'auditoire ne s'endorme ou ne s'enfuie, on égayé de loin en loin cette science et cette philosophie sévères par des scènes de taverne et par les gambades d'un bouffon appelé le Vice, armé comme Arlequin d'un couteau de bois. Et souvent, telle est la fragilité humaine, les spectateurs s'en allaient, ne se rappelant rien que les méchants tours du Vice ; c'était à leurs yeux le personnage principal de la pièce, et on en confiait le rôle au meilleur acteur. Shakespeare avait vu le Vice en scène et il commémore ses exploits dans une chanson"-. Ce personnage correspondait au Badin de notre ancien théâtre, dont Rabelais faisait grand cas : « En ceste manière, dit-il, voyons-nous entre les jongleurs, à la distribution des rôles, le personnage du Sot et du Badin estre représenté par le plus périt et le plus parfaict de leur compagnie 3. »

Pendant ce temps, ancêtres universels, chez qui se trouvaient, en germe, toutes les variétés de drames, depuis la farce jusqu'à l'allégorie, en passant par les genres tragique, romantique et pastoral, les Mystères

1 Voir les passages désolés dans : Eceryman (éd. Goedeke, Hanovre, 1863, 8°); The disobedient Child (par Ingelend, impr. vers 1550); The Triait ofTreasure; Londres, 1567, 4», etc.

2 Chanson du Clown dans Twelfth Nicjht, iv-3 :

I am gone, sir,

And anon, sir, ril be with you again,

In a trice

Like lo the old Vice Your need to sustain, Wtio, with dagger of lath In his rage and his wratli Cries Ah haï to the devil.

3 Pantagruel, 111-37.

vivaient encore. La Réforme était venue, le peuple s'était converti; il avait dépouillé l'ancienne foi, mais il ne pouvait se résoudre à renoncer aux Mystères. Il aimait toujours Hérode. Noé et sa femme, et tout l'appareil tumultueux des diables et diablotins de la gueule d'enfer. On s'excusait dans les prologues des superstitions dont les pièces étaient pleines et, la conscience ainsi tranquillisée, on les représentait sans scrupule. L'évêque réformé de Chester interdit les Mystères en 1572 et on les joue quand même, l'archevêque d'York renou velle la défense en 1575; on les joue quand même pendant quatre jours. Ils eurent quelques représentations de plus et disparurent^. A York, les habitants n'eurent pas moins de peine à renoncer à leurs vieux drames: ils s'aftligeaient de penser à la différence de religion qui séparait maintenant la ville de ses chères tragédies ; convertis à la nouvelle foi, les bourgeois voulurent convertir leurs pièces, et les marges du manuscrit portent, encore aujourd'hui, des indications qui sont la trace de leurs etforts. Mais la tâche était difficile; les gens de la ville y perdaient leur latin; ils résolurent de faire appel à plus habile qu'eux et décidèrent « que le livre serait porté à Mylord archevêque et à M. le doyen de la cathédrale pour être corrigé, si Mylord archevêque voulait bien ». Mylord archevêque, prudent et sage, régla l'affaire par procédé administratif. Il mit le registre dans un coin et interdit les représentations. Ce fut leur fin. En France les Mystères survécurent tout aussi tard, mais ils eurent, à cause du caractère radical que la Renaissance prit chez nous, une bien moindre influence sur le développement ultérieur du drame. On les jouait

' Furnivall, Digby Mysferies, p. xwii.

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