LA PRISE DE CONSTANTIXOPLE
les Grecs. Pétrarque vénérait un manuscrit d'Homère, mais c'était pour lui un fétiche muet h le fétiche maintenant s'est fait dieu et rend des oracles que tout le monde comprend. La ville des empereurs grecs tient encore et les lettres y brillent d'un dernier éclat. Pendant que l'ennemi est à ses portes, elle rectifie ses grammaires, remonte aux sources, rejette les mots nouveaux et restaure l'ancienne langue de Démosthène; jamais la ville de Constantin n'a été plus grecque qu'à la veille de sa destruction 2, La renommée de ses rhéteurs se répand au loin; on vient d'Italie pour entendre Jean Argyropoulos. les Chrysoloras, le fameux Chrysococcès , diacre de Sainte-Sophie et grand sacellaire.
Mais l'heure fatale est proche ; l'ère des croisades est finie ; un irrésistible mouvement de reflux a commencé ; à son tour, la chrétienté recule. Il n'est plus nécessaire d'aller à Jérusalem pour batailler contre l'infidèle ; on le trouve à Nicopolis et à Kossovo; les villes illustres du monde grec tombent les unes après les autres, et les grammairiens exilés viennent demander asile aux tyranneaux lettrés d'Italie, apportant avec eux leurs manuscrits. Les uns, comme Théodore Gaza, ont été chassés de Thessalonique et enseignent à Mantoue et à Sienne ; d'autres sont partis à la chute de Trébizonde.
Sur le trône des Paléologues, règne Constantin XII Dragassès; les Turcs n'ont déjà plus Brousse pour capitale; ils ont laissé bien loin derrière eux la ville aux mosquées vertes, avec ses grands platanes , ses vignes grimpantes et ses tombeaux des califes. Ils ont passé le Bosphore et sont établis à Salonique, Sophia, Philippopoli ;
' « Horaerus tuus apud me mutus ». Fam. XII, 2.
- H. Vast, Le Cardinal Bessarion, Paris, 1878, 8°, p. 14.
Andrinople est leur centre provisoire; Mahomet II les commande. En face du « château d'Asie », il a construit sur le Bosphore le « château d'Europe », Roumel Hissar, aux tours roses; il est le maitre des deux rives.
Il se rapproche de la capitale, et masse ses troupes le long du mur faisant face à l'Europe; il a cent trente canons, il ouvre le feu le 11 avril li53. Le 28 mai, les Turcs prennent leurs positions pour l'assaut, tandis que dans Byzance, se déploie pour la dernière fois une ample procession de prêtres et de moines portant le bois de la vraie croix, les statues miraculeuses et les reliques des saints. L'assaut commence à deux heures du matin; un pan de mur près de la porte Saint-Romain s'écroule ; la porte « Cercoporta » est prise; la lutte est au cœur de la ville ; l'empereur est tué; la basilique élevée par Justinien à la sagesse divine, Sainte-Sophie, remplie d'une foule en prières, est maintenant pleine de cadavres. La fumée d'un immense incendie monte sous le ciel.
Tout ce qui put fuir s'exila ; les Grecs affluèrent en Italie; des bibliothèques pillées, sortirent en foule les manuscrits dont Nicolas V et Bessarion enrichirent Rome et Venise ; la conséquence du désastre fut pour l'Europe lettrée une nouvelle impulsion donnée aux études classiques.
Aux lueurs de l'incendie se mêlait une lumière d'aurore, et ses rayons allaient éclairer l'Italie et la France, et, plus loin vers le Nord, l'Angleterre même.