GUIDES DU VOYAGEUR ET DU COMMERÇANT
insiste sur la nécessité pour l'AngieteiTe d'avoir une forte marine et exagère la puissance navale des rivaux, afin que le Parlement demeure en éveil. Il faut être les premiers sur mer, afin de pouvoir imposer la paix, « pease by auctorité ». Il faut s'établir plus solidement qu'on n'a fait à Calais; on dirait aujourd'hui Gibraltar. L'auteur énumère les produits de Prusse, Flandre, France , Espagne, Portugal, Gènes. Il est renseigné même sur l'Islande et sur son grand commerce de morue. Il veut une politique coloniale accentuée : il ne s'agit pas encore des Indes, mais seulement de l'Irlande; il faut à tout prix soumettre les « Irlandais sauvages ».
Il s'étend longuement sur les méfaits des terribles Malouins que rien ne retient et que protègent les innombrables rocailles de leurs baies dont seuls ils connaissent les passes'. Comme conclusion, « avant toutes choses, soyons maîtres de la mer, qui entoure l'Angleterre , comme un mur de défense entoure une ville. »
Ces recommandations inquiètes n'empêchent pas, d'ailleurs, plus qu'aujourd'hui, l'épanouissement de l'orgueil national. L'instinct de la nationalité, si vague autrefois, a grandi d'année en année depuis la Conquête, et les Anglais sont fiers maintenant de tout ce qui est anglais; ils sont fiers de leur marine malgré ses défauts, de leur armée malgré ses revers, de la richesse des Communes;
1 Les gens de Saint-Malo,
Are the grettest rovers and tlie grettcst ilievys
That hâve bene in the see many oone yere ,
That oure niarchauntes hâve bought full dere.
For they hâve take notable gode of oures
On thys seyde see, thèse false colouied pclours (pillards).
Called of Seyni Malouse, and elles wheie,
Wheche to there duke none obeysaunce woU bere.
ils se vantent même de leurs brigands. Il faut bien faire ce qu'on fait; s'ils ont des voleurs, ce seront les meilleurs du monde. Sir John Fortescue, chevalier, grand juge, puis lord chancelier d'Angleterre, qui devait se connaître en voleurs, rend sur leur compte un témoignage décisif. Il écrit, en prose anglaise, un traité de la monarchie absolue et de la monarchie limitée ^ ; l'admiration pour la patrie y éclate à chaque page. C'est le temps des Deux Roses, mais n'importe; lui non plus ne fait guère attention aux Deux Roses. L'Angleterre est le pays le mieux administré du monde, qui a les meilleures lois ; le roi n'en peut faire aucune sans que son peuple y consente. Par là un juste équilibre s'établit : « Nos Communes sont riches; c'est pourquoi elles donnent à leur roi des quinzièmes et des dixièmes ou autres grands subsides... ce qu'elles ne pourraient faire si elles étaient appauvries par leur prince, comme les Communes de France. » Fortescue établit une thèse souvent confirmée depuis : si les Communes se révoltent quelquefois, ce n'est pas l'orgueil des richesses qui les y pousse ; c'est la tyrannie ; si elles étaient pauvres, les révoltes seraient bien plus fréquentes : « Tant qu'elles seront à leur aise, jamais elles ne s'insurgeront, à moins que leur prince, abandonnant la justice, ne se livre tout entier à la tyrannie. » Il est vrai que les Communes de France ne se révoltent pas
1 De Dominio regali et poUtico. Jl y étudie (chap. I) « the différence betwene Doininiuni regale and Dominiuni politicum et regale », différence qui consiste principalement en ceci que, dans le second cas, le roi « may not rule hys people by otber lawys tban such as they assenten unto ». Fortescue. né vers 1395, mort après 1476. rédigea en latin un traité De natura Legis NatU7\T et un autre De landibvs LeguviAnglix. — Works of sir John fortescue... now firsl collecled, by Thomas | Fortescue] lord Clermont, Londres, 1869, 2 vol. i°.
FORTESCUE. b3y
(Louis XI régnait alors au Plessis lez Tours) ; Fortescue s'en indigne et leur fait honte de ce « manque de cœur » ! On pourrait trouver qu'il y a en Angleterre beaucoup de voleurs; c'est vrai, il y en a beaucoup; mais c'est justement une gloire de plus : « On a vu souvent en Angleterre trois ou quatre voleurs, poussés par la famine, se jeter sur sept ou huit honnêtes gens et les voler tous. » Les voleurs de France en seraient bien incapables I « Aussi voit-on rarement des Français pendus pour vol, » ajoute Fortescue, qui n'avait, ce semble, pour parler ainsi, jamais passé par Montfaucon ni rencontré Villon sur son chemin ; « ils n'ont pas le cœur de faire un acte si terrible. Il y a plus d'hommes pendus en Angleterre en un an pour vol et meurtre qu'en France pendant sept ans^ » Comme juge, Fortescue pend les voleurs, mais, comme Anglais, il les admire; le voleur national est supérieur à tous les autres. Une gra^'ure du Punch représente un ivrogne de Londres que deux agents entraînent ; les gamins de la rue commentent la scène. « Ce n'est pas mon père, dit l'un, que deux policemen pourraient emmener ainsi; pour lui il en faut bien toujours sixl » Si ce gamin devient grand juge, il refera, dans le même esprit, le traité de Fortescue.
1 « Our cornons be riche, and therfor they ^ave to Iheir kyng, at suin tymys quinsimes and disraes, and often tyniys other grete subsydAS... Thii might thay not hâve done if they had ben empoveryshyd by their kyng as the cornons of Fraunce... If Ihay be not poer, thay will never aryse, but if their prince so levé justice, that he gyve hyniself al to tyrannye... Onely iacke of harte and cowardise kepyn the Frenchmen from rysyng... It hath ben often seen in England that three or four thefes. for povertie, halhsett upon seven or eight true men and robbyd thetn al... It is right seld that French men be hangyd for robbeiye, for that thay hâve no herlys to do so terryble an acte. There be therfor mo rnen hangyd in Englond in a yere for robberye and rnanslaughter tlian ther be hangid in Fraunce for such cause of crime in seven yers. » Chap. XII et XllI, t. I, pp. 465 et s.
Ainsi se valgarise, en ce siècle, l'usage de la prose; l'emploi qui en est fait n'est pas sans précédent, mais cet emploi est infiniment plus fréquent : marque d'une nation qui se tasse, se concentre, s'asseoit. On suit les exemples antérieurement donnés. L'évèque Pecock se sert de l'ironie de Wyclif pour défendre ce que \\'yclif avait attaqué : les pèlerinages, les frères, les biens du clergé, l'usage des statues et des peintures^; son âpre éloquence est faite de sarcasmes; il continue une tradition, chère à la race anglaise et qui, sans cesse renouvelée, viendra jusqu'à Swift et aux humouristes du dix-huitième siècle; tout bouillonnant de passion, il s'applique à parler d'un ton froid, sans faire de gestes. Wyclif veut tout trouver dans la Bible et proscrit les pèlerinages, dont la Bible ne dit rien. Mais alors, dit Pecock, nous voilà bien embarrassés, et comment oseronsnous porter des culottes dont la Bible ne dit rien non plus? Comment justifier l'usage des horloges pour savoir l'heure? Et avec un grand sérieux, d'une voix calme, il approfondit la question : « Sans doute il y a bien dans l'Écriture, mention d'horloges montrant les heures du jour par l'ombre que fait le soleil dans un cercle ; mais jamais, sauf depuis peu de temps, on n'a fait usage d'horloges disant les heures du jour et de la nuit par la marche de leurs poids et de leur pendule. » Où trou-
i Dans son principal ouvrage, le Repressor of over much blaming nf theClergy, éd. Babinglon {Rolls), 1860, 2 vol. 8". Pecock naquit vers 139."i. il fut fellow d'Oriel Collège, Oxford, évêque de St-Asapli, puis de Cliiches- 1er. 11 écrivit, outre le Repressor, quantité d'ouvrages {Donef , Book of Failli; Follower ofDonet, etc., inédits^, aussi en prose anglaise. L'Église trouva qu'il allait trop loin et accordait à la raison un rôle excessif; .ses écrits furent condamnés et brûlés ; il fut relégué dans l'abbaye de Thorney en 1459 et y mourut peu après.
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verez-vous dans la Bible « qu'on doive la traduire en anglais^? » Du même ton de voix, Wyclif avait exposé, au siècle d'avant, les abus de l'Église ; du même ton de voLx, l'auteur de Gulliver exposera, trois siècles plus tard, l'heureux usage qui pourrait être fait des petits Irlandais, comme viande de boucherie.
Le fait à retenir, pour le moment , est que le nombre des prosateurs se multiplie. Ils écrivent avec plus d'abondance qu'auparavant; ils traduisent d'anciens traités ; ils dévoilent les mystères de la chasse, de la pêche et du blason; ils composent des chroniques; ils assouplissent la langue, comme fait sir Thomas Malory, en rédigeant une compilation de tous les romans d'Arthur, publiée par Caxton, premier imprimeur anglais et, lui aussi, un prosateur-; ils écrivent même sur l'amour".
L'importance diminuée de la classe seigneuriale et féodale, l'importance accrue de la classe bourgeoise et ouvrière, rapprochent les unes des autres les diverses parties de la nation, et le fait aura dans la littérature une conséquence considérable : le jour viendra où le même auteur pourra s'adresser à tout l'auditoire et
1 Repressor, I. ch. X!X.
- Ex. TheBokeofSt.Alhans,bii DameJulianaBerners,containing treatises on haivking, hunting and cote armour,printed atSt.Albans, by the Schoolmasler printer in 1486, reproduced in fac simile, par "W. Blades Londres, 1881, 4o (partie vers et partie prose; adapté du français). — A Chronicle ofEnglaml{de la création à 1417), par Capgrave, né 1394, mort 14C4, éd. Hingeston {Rolls), 1858. (Du même, un Liber de illustribus Henricis, en latin, éd. Hingeston. Rolls, 1858, etc.). — A Book of the noble Historyes of kyngc Arthur and of certen ofhis Knyghtes, imprimé par Caxton en 148-5; réimprimé avec notes [Le Morte Darthur, by sir Thos. Malory), par 0. Sommer et Andrew Lang, Londres, 1889, 2 vol. 8°. Il sera de nouveau question de Ma4ory et de Caxton à propos de la Renaissance.
2 Testament of Love, en prose ; a été attribué à Chaucer. M. Skeat a montré, en déchiffrant un anagramme, que l'auteur s'appelait Kitsun : K Margaret of Virtw hâve mercy on Kitsun » Academy, 11 mars 1893.
écrire pour tout le peuple. Dans cent ans, il faudra tenir compte du jugement de la nation entière sur les choses de l'esprit ; il y aura un parterre dont les exigences feront fléchir le plus obstiné des poètes d'Elisabeth; Ben Jonson sera moins classique et plus anglais qu'il n'eût voulu ; il comptait mettre un chœur dans sa tragédie de Séjan; la crainte du parterre l'en empêche ; il g-rommelle mais se soumet*. L'épargne et le labeur du paysan et de l'ouvrier anglais au quinzième siècle eurent ainsi sur la littérature une influence inattendue : ils contribuèrent à préparer un auditoire pour Shakespeare.
D'une autre manière encore les temps nouveaux se préparent; les dieux vont descendre de l'Olympe et revivre parmi les hommes.
Pendant que l'ancienne littérature s'éteint, une autre se prépare, qui la remplacera en France, mais qui la continuera, transformée et rajeunie, en Angleterre. Rome, Athènes, l'Italie, donneront à l'Angleterre un signal et non pas des lois; mais ce signal est d'importance, heureux les peuples qui l'entendirent, c'est le signal du réveil.
Dans cette Italie que Chaucer avait visitée au quatorzième siècle, la passion antique va grandissant au quinzième ; les latins ne suffisent plus^ il faut connaître
1 II n'a pas observé, il l'avoue, « the strict laws of time », et il n'a pas mis de chœur; mais ce n'est pas sa faute : «^or is it needful, or almost possible in thèse our timcs, and to such auditors as comraonly things are presented, to observe the oid state and splendor of dramatic poems, with préservation of any popular delighl. » To the Readers.