‹ Histoire littéraire du peuple anglais (volume 2)Chapitre 49 sur 239 · NORVEGE ET FRANCE · texte numérisé non relu

NORVEGE ET FRANCE

que la victoire resterait aux gens du nord. Mais Harold d'Angleterre accourut , écrasa l'armée Scandinave au pont de Stamford; son frère, le rebelle Tosti, tomba sur le champ de bataille et Hardrada mourut d'un coup de flèche dans la gorge. Restaient les Normands de France.

Qu'étaient ces Normands? Bien différents de l'autre armée, ils n'avaient, eux, plus rien de Scandinave ou de germanique ; et c'est ainsi qu'ils avaient chance d'apporter aux Anglo-Saxons la greffe qui leur manquait. Leur invasion sans cela n'eût pas eu plus de conséquences que celles des Danois au neuvième siècle, et elle devait en avoir de bien différentes. Depuis longtemps la fusion s'était faite entre les pirates de Rollon éta]3lis dans le pays appelé après lui Normandie et la population déjà dense de cette riche province. La fusion s'était faite ou pour mieux dire l'absorption. Dès le temps du deuxième duc, le français était redevenu la langue de la masse des habitants. Ils sont chrétiens; ils ont des manières françaises, des goûts chevaleresques, des châteaux, des couvents et des écoles; et le sang qui coule dans leurs veines est principalement du sang français. C'est pourquoi on les voit, au onzième siècle, marcher à la conquête de l'Angleterre en représentants du Midi, de la civilisation latine, des lettres romanes et de la religion de Rome. Guillaume arrive béni par le Pape, précédé d'une bannière envoyée par Alexandre II, portant un cheveu de saint Pierre dans un anneau, ayant mis dans ses intérêts, par un vœu, l'un des patrons de la France , ce même saint Martin de Tours, dont Clovis avait enrichi l'église et dont Hugues Capet avait porté la chape : d'où lui était venu son surnom.

On ne chante pas Beowulf dans l'armée de Guil-

lauuie, ni les exploits d'Odiii , mais bien les vers du plus ancien chef-d' oeuvre, alors le pins récent, de la littérature française. Au dire du poète Wace, bien informé puisque son père fut de l'expédition, le jongleur Taillefer, en avant des soldats ,

allait chantant De Charlemagne et de Roland Et d'Olivier et des vassaux Qui moururent en Roncevaux '.

L'armée d'ailleurs n'était pas composée spécialement de gens de Normandie '. Elle était divisée en trois corps; à gauche les Bretons et les PoiteWns, au centre les Normands, à droite les Français proprement dits. Et personne ne put s'y tromper ; les contemporains appellent tous l'armée du duc Guillaume une armée française ; dans les deux camps c'est le nom qu'on lui donne. Dans le Domesday Book rédigé par ordre de Guillaume, ses gens sont appelés « Franci » ; de même, dans la tapisserie de Bayeux brodée peu après la Conquête, on lit, à l'endroit où la bataille est représentée : « Hic Franci pugnant » ; ici les Français se battent. Couronné roi d'Angleterre , Guillaume continue d'appeler ses compagnons

• Maistre Wacé's Roman de Hou, éd. Andresen, Heilbronn, 1877, 2 vol. 8", p. 349; témoignage adopté ou corroboré par plusieurs chroniqueurs : « Tune cantilena Rollandi incboata... » Guillaume de Malmesbury, Gesta regum Anglorum, éd. Hardy, Londres, 1840, English historical Society, 2 vol. 8», livre III, p. 415.

- Guillaume de Poitiers, normand de naissance (il avait seulement étudié à Poitiers), chapelain du Conquérant, dit que son armée était composée de «Manceaux, Français, Bretons, .\quitainset Normands, » témoignage que reproduit Orderic Vital : « Insisterunt eis Cenomannici, Franci, Britanni, A(|(iilani, et miserabiliter pereuntes cadebant Angli. » Historia Ecclesiastica, dans la Patrologie de Migne, t. CLXXXVIII. col. 298. Vital était né neuf ans seulement après la Conquête; il passa presque toute sa vie parmi les Normands, au monastère de Saint-Évroult.

HIC FRANCI PUGNANT. 103

« des Français » '. Même désignation chez les vaincus; dans la Chronique anglo-saxonne, les envahisseurs sont appelés tantôt normands,tantôt îra.nça\s, frenciscan. « Et les Français eurent possession du champ de carnage », dit l'annaliste (texte de ^yorceste^l après avoir conté la journée d'Hastings; et il donne le nom de Normands aux soldats d'Harold Hardrada. Même manière déjuger plus loin vers le nord : autrefois, lit-on dans une saga. on parlait la même langue en Angleterre et en Norvège. mais il n'en fut plus ainsi après la venue de Guillaume de Normandie, « parce cjuil était Français ~ ».

Quant au duc Guillaume, il conduisait à la française, c'est-à-dire gaiment, son armée de Français. Son état d'esprit n'est ni l'emportement, ni la fureur, ni la joie brutale; c'est la belle humeur. Tous les récits le montrent gardant jusqu'au bout cette belle humeur et ce sang-froid. Gomme les personnages de l'épopée celtique, comme les hal^itants des Gaules dans tous les temps, il est prompt aux reparties [argute loquï). Il fait un faux pas en descendant de bateau et tout le monde y voit un mauvais présage : « G'est un terrible présage, lit-on dans un vieux poème Scandinave, si tu fais un faux pas en marchant au combat. Gela veut dire que les fées ennemies te suivent à droite et à gauche et souhaitent de te voir blesser m^. Gela ne veut rien dire . observe le

1 Charte du Conquérant à la ville de Londres : « Guillaurùe roi, salue.. tous les bourgeois de Londres, tant Français qu'Anglais Frencisce and Englisce), amicalement ». Richard Cœur-de-Lion, de même, dans une charte pour la ville de Lincoln, envoie le salut a ses sujets : « tam Francis quam Anglis ». Select Charters, p. p. Stubbs, Oxford, 1876, pp. 82 et 26G.

- Gunnlangs saga, dans Three yorihsrn love stories and other taies, p. ]». Eirikr Magnusson et William Morris, Londres, 1875, 12=.

3 Corpus poeticum boréale, Oxford, 1883, t. I, p. 34.

duc à ses compagnons, sinon que je prends possession du sol. Au moment de la bataille, il met son armure à rebours : autre mauvais présage. Nullement, dit-il, c'est signe qu'on me verra :

... de duc en roi tourné; Roi serai qui duc ai été '.

Dans son entrain, il provoque Harold en combat singulier, comme faisaient les Gaulois pour leurs adversaires au témoignage de Diodore de Sicile ; comme fera plus tard François 1" pour Charles Quint. 11 devait mourir dans une guerre entreprise pour se venger d'une épigramme du roi de France, et pour justifier sa riposte.

Le soir du H octobre 1066 vit se décider la fortune de l'Angleterre. Le sort de la bataille était indécis; une série d'idées ingénieuses de Guillaume déterminèrent la victoire ; ses ennemis furent « ingenio circumventi... ingenio victi » -. Il prescrivit à ses soldats une fuite simulée ; il fit tirer en l'air par ses archers ; les flèches en retombant dans la palissade des Saxons y causèrent grand ravage ; l'une d'elles creva l'œil d'Harold, et fit de cette journée la plus importante victoire qui ait jamais été gagnée par des Français.

Le bâtard avait fait vœu d'élever sur le lieu du combat une abbaye à Saint-Martin de Tours. Il tint parole, mais l'édifice ne prit pas dans le langage usuel le nom du saint; il reçut et a gardé jusqu'à nos jours le nom

1 Wace's Roman de Rou, éd. Andresen, t. II, p. 328, tradition recueillie également par Guillaume de Malmesbury (douzième siècle) : «Arma poposcit, moxque ininislrorum tumultu loricain inversam indutus, casum risu correxit, vertetur, inquiens, forlitudo coinitatus mei in rcgnum ». Gesta Reguin Anglorum, éd. HAvdy, 1840 {Engl. Histor. Soc), liv. III, p. 415.

- Expressions de Guillaume de Malmesburv, Gesta regum Angloruin. Jbid.

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