‹ Histoire littéraire du peuple anglais (volume 2)Chapitre 50 sur 239 · GUILLAUME AGIT A LA FRANÇAISE · texte numérisé non relu

GUILLAUME AGIT A LA FRANÇAISE

sanglant de « la Bataille ». Ses ruines qu'un soin pieux entretient dominent les vallons où se massèrent pour l'attaque les soldats du Conquérant. Au loin, dans l'intervalle des collines que couvraient alors les arbres jaunissants de la forêt d'Anderida, luit entre la terre et les nuages la mer grise qui apporta il y a huit cents ans la flotte normande. Des monceaux de débris couverts de lierre marquent la place où tomba Harold, dernier roi de race anglaise qui se soit assis jusqu'à nos jours sur le trône de la Grande-Bretagne. L'endroit est écarté; de grands arbres, des cèdres, des aulnes, un arbre au feuillage blanc voilent comme d'un rideau et ferment aux bruits du monde le lieu de la terrible tragédie. Il y règne un silence solennel; à travers les branches, on aperçoit seulement, d'un côté, la tour carrée de l'église de Battle et le seul bruit qui monte est celui de la vieille horloge sonnant les heures. Le lierre et les rosiers grimpants enlacent les pierres grises et retombent en rameaux légers le long des basses murailles de la cr\^te ; les roses s'effeuillent et le doux vent d'automne chasse leurs pétales blancs sur le gazon, parmi ces débris auxquels est attaché l'un des grands souvenirs de l'histoire de l'humanité.

«La Bataille » eut en effet des conséquences immenses, autrement considérables que celles d'Austerhtz ou d'Azincourt : un peuple entier fut transformé et devint un peuple nouveau. Les Anglo-Saxons vaincus ne surent pas plus se défendre et s'unir contre les gens de France qu'ils n'avaient su auparavant s'unir contre les Danois. A l'enthousiasme momentané qui avait groupé autour d Harold beaucoup d'énergiques défenseurs, succéda un morne abattement. La vie réelle montra les mêmes

contrastes que la littérature. Les indiiiènes s'ag"itèrent en soubresauts impuissants, incapables, même en ce pressant dang-er, de s'entendre et d'agir à la même heure , puis ils se soumirent douloureusement à la fatalité. Le seul interprète contemporain de leurs sentiments qui nous soit connu, le chroniqueur anglo-saxon déplore la Conquête, mais il est plus frappé des ravages qu'elle occasionne que du changement de domination qu'elle amène : « Et lévéque Odon et le comte Guillaume [Fitz- Osbern], dit-il, demeurèrent ici et construisirent des châteaux partout au milieu de la nation et opprimèrent le pauvre peuple, et ainsi toujours, si bien que le mal augmenta grandement. Puisse la fin être bonne quand Dieu voudra! » Voilà pour le désastre matériel; voici maintenant pour la venue de l'étranger : « A sa rencontre allèrent l'archevêque Ealdred d'York , le prince Eadgar, le comte Eadwine et le comte Morkere et tous les principaux habitants de Londres, et alors, contraints parla nécessité, ils firent leur soumission, quand prescpie tout le mal était fait; et ce fut grand malheur qu'ils n'eussent pas pris leur détermination plus tôt, puisque Dieu ne voulait pas que les choses allassent mieux, à cause de nos péchés ^ ».

Quand on a l'àme ainsi remplie de sentiments élégiaques on est une facile proie pour les hommes qui savent vouloir; avant de mourh*, Guillaume avait tout pris, même une partie du pays de Galles ; il était roi d'Angleterre et avait si bien changé les destinées de sa nouvelle

• Anglo-Saxon Chronicle, éd. Tborpe, Londres {Rolls), 1861, 2 voL S°,snb anno 1066. Même constatation chez Guillaume de Malinesbury (fui reproche à ses compatriotes que « une praelio et ipso perfaciii se patriamqae pessundederint. » Gesta Regum Anglorum, éd. Hardy, 1840, p. 418.

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