CHAPITRE III
Un petit employé de commerce, appelé John Spenser, eut à Londres, vers 1552, un fils qui reçut le nom d'Edmond et qui devait être le premier grand poète de l'époque élisabéthaine. Cette pauvre famille marchande avait des prétentions aristocratiques; les Spenser avec une s se flattaient d'être alliés aux Spencer avec un c, d'où sont issus les comtes Spencer d'aujourd'hui. Toute sa vie, l'écrivain côtoya le beau monde, en fit à peu près partie, pas tout à fait; obtint des puissants moins qu'il n'attendait, et vécut ainsi dans une situation intermédiaire, quasi -seigneur, quasi-courtisan, quasi-homme d'État; vrai poète toutefois.
Ses facultés se révélèrent de bonne heure ; à peine quittait-il, à quinze ou seize ans, l'école des marchands- tailleurs de Londres où il avait été admis comme « élève pauvre », que déjà il avait fait des vers remarqués '. Il était alors envoyé à Cambridge où il devenait le centre d'un de ces grou-
1. Première version de ses Visions de Pétrarque et de Du Bellay, insérée dans le Théâtre [for]... voluplnov.s Worldlings, par J. van der Noodt, 1569, avec bois reproduits par Grosart : Complète Worhs... of Spenser, Londres, 1882, 9 vol., t. III. Édition compacte des œuvres : la « Globe édition », par R. Morris et J. W. Haies, 1879, un vol. Guide de la littérature spensérienne : F. I. Carpenter, An Oulline Guide to t/ie shidy of Spenser, Chicago,
pes qui se forment si aisément au collège autour des jeunes gens de grande promesse : le temps plus tard tient les promesses ou ne les tient pas. Deux amis surtout, très instruits et appartenant, comme Spenser, à Pemhroke Hall, se lièrent avec lui : Edouard Kirke et Gabriel llarvey, trio touchant par l'amour commun que ces jeunes hommes avaient pour les lettres, et un peu ridicule par le ton d'admiration mutuelle de leurs paroles et de leurs écrits. Avec un zèle très vif, Spenser se plongea dans les études que la Renaissance avait mises en honneur : langues anciennes et modernes, philosophie morale et naturelle, auteurs grecs, latins, français, italiens, œuvres de Platon, d'Aristote, Virgile, Théocrite, Marot, du Bellay, Pétrarque, Tasse, Arioste, sans oublier les poètes du premier grand siècle de la littérature anglaise; Chaucer et ses contes et Langland et ses visions.
Il sortit de Cambridge, maître' es arts, en 1576, la tête remplie de projets poétiques et sachant assez bien le grec pour pouvoir, plus tard, en Irlande, offrira un ami de le lui apprertdre'. Il séjourna quelque temps dans le nord de l'Angleterre et s'éprit suffisamment d'une voisine de campagne, la Rosalinde de ses vei-s, i)our avoir un sujet de plaintes poétiques. Installé aux champs, le souvenir tout frais de Virgile, Marot et Mantouan dans la mémoire, amoureux d'une belle dédaigneuse, poète-né, qu'eût-il pu faire sinon des pastorales? Il peignit son amour et surtout montra son jeune talent en douze églogues. Le Calendrier des Bergers parut en décembre 1579, copieusement annoté par « E. K. », sans nul doute Edouard kirke, qui dédia son
1. Témoignage de Lodowick HryskcU, luncliotinHirc en Irlande en même temps que Spenser (dans la préface de son Dis ourse ofcirill Life,containing the Kthike part of morall Philosophie, Londres, 1606, mais rédigé une vingtaine d'années auparavant).
commentaire à Harvey : le trio se présentait ensemble devant le public. Avec une modestie un peu artificielle, Spenser avait signé l'œuvre du pseudonyme d'immerito; mais les trois amis ne souhaitaient nullement cacher que le « nouveau poète » était « Master Sp. », comme dit Webbe, Edmond Spenser, comme tout le monde dit bientôt.
Nos jeunes gens prirent soin, d'ailleurs, sinon de donner, du moins de laisser traîner la clef de Fénig-me : Harvey jugea bon, en effet, de montrer au public dans quels termes il était avec le nouveau poète et de quels assauts d'esprit tous deux étaient capables. On ne peut guère attribuer qu'à lui, malgré les assertions de la préface, la publication de Trois excellentes et spirituelles lettres familières, puis de Deux autres lettres fort dignes d'attention, qui parurent en 1580, où s'affirme une fois de plus l'admiration des trois camarades l'un pour l'autre ; où peu s'en faut que Spenser ne se nomme (il donne son prénom), mais où surtout il parait, malgré ses juvéniles fiertés, modeste et docile en présence du grand Harvey. Ce type du matamore de lettres est là dans son beau ; il tranche, morigène, pérore, dicte des arrêts ou en promet qu'il faut attendre, distribue à la ronde la sagesse et les horions ; ceux-ci beaucoup plus assurés que celle-là : le tout avec des sourires de gargouille et des pirouettes de rhinocéros ' . Cette publication est néanmoins le meilleur titre de Harvey à une place dans la littérature, parce qu'elle nous fait connaître où en était Spenser à ce moment.
1. Three proper and wittie familiar letlers ... Two other very commendable lellers; les deux séries publiées à part, Londres, 1580, réimp. par Haslevvood, Ancient critical Essays, 1811, t. II (et par Grosart, Works of Harvey, 1. 1). Les lettres sont de 1579-80. J'ai reçu, écrit Harvey à son ami, « your genlle masterships long, large, lavish, luxurious, laxative letters », plaisanterie qui lui paraît si fine qu'il la répèle mot à mot un peu plus loin (pp. 296, 297).
Déjà le, poète avait annoncé, dans ses éijlog-ues, qu'il quittait le Nord ot la société des « vils et bas campagnards » pour se rapprocher des sources de toute lumière, la cour d'Élisa, comptant lui plaire en célébrant sa gloire et les mérites « du preux qu'elle préfère à tous, celui qui attacha l'oui's blanc au pieu » (armoiries de Leicester). Où, en effet se réfugierait la poésie, sinon dans la société des princes? « Les palais sont sa vraie place ». Ce berger mal convaincu était donc rentré à Londres et avait obtenu, peut-être grâce à Harvey, une place de secrétaire chez le favori de la reine. La publication du Calendrier l'avait rendu fameux sur le champ. Un peu en contre-bas, mais avec les meilleures espérances,, il se tenait tout près du monde de la cour, faisait de brillantes connaissances, discutait métrique et littérature avec Dyer et Sidney et soulTrait tout juste assez de sa blessure d'amour pour qu'elle restât un prétexte à poésie. Les trois amis parlent, en effet, assez légèrement de la belle Rosalinde et, si vexé que le jeune auteur ait pu être de ses dédains, il est à croire, d'après les Lettres, que ce « grand amateur de petites femmes, ce parfait Pamphile » ne se refusait pas (juelques consolations. Surtout cette correspondance montre que, dès cette époque féconde et heureuse, où un rayon de gloire avait éclairé la route de Spenser, tous les poèmes qui devaient assurer sa renommée étaient déjà rédigés, ou conçus, ou à moitié écrits, y compris même la Heine des Fées, De celle-ci, cela va sans dire, Harvey parle avec un suprême dédain. Passe pour des pastorales, genre latin, où, dailleurs, il jouait un rôle sous le nom d'Hobbinol; mais une Reine des Fées! et en vers rimes, juste au moment où il était convenu que la rime devait mourir ; au moment où Harvey luimême annonçait l'intention de «lécréter quelles syllabes seraient longues ou brèves dans la langue anglaise! 11 fallait
seulement lui laisser le temps de consulter un peu « son oreiller et Madame Sperienza » ; mais c'était affaire de rien : car il faisait toute chose avec facilité, le digne homme, et comme en se jouant.
E. K. de son côté, était à l'œuvre et préparait un nouveau commentaire pour les nouvelles poésies, mais ce commentaire ne parut jamais, et beaucoup des écrits annoncés à ce moment sont perdus. Ces écrits, et ce que Spenser y ajouta peu après, montrent, toutefois, combien il était représentatif de son époque. Par la variété de ses aptitudes, il appartient à presque tous les groupes intellectuels de son temps : au groupe des poètes pastoraux avec ses églogues ; au groupe des lyriques et amouristes avec ses hymnes, plus tard ses sonnets et ses épithalames; au groupe des poètes graves et réfléchis avec ses psaumes (perdus), ses élégies et ses Visions; au groupe des critiques littéraires par son English Poet (perdu) ; au groupe des dramaturges par neuf comédies (perdues) ; au groupe des satiriques par un conte remarquable; au groupe enfin des « Laudatores patriae », par le grand monument de sa carrière littéraire, œuvre originale et à part, sa Reine des Fées.
Grâce au tout puissant favori, Spenser fut nommé, en juillet 1580, secrétaire de Lord Grey de Wilton qui partait pour gouverner l'Irlande. Ce pays, alors dans un état lamentable, allait être, sauf deux visites à Londres, le lieu de séjour du poète jusqu'à sa mort. Éloigné des centres brillants où il avait plu, exilé au milieu d'une population hostile, suivant les degrés d'une modeste carrière administrative, concessionnaire de biens d'Église ou de biens d'Irlandais dépossédés, imbu des idées cruelles de son milieu, haï. à proportion, entraîné à des dépenses supérieures à son salaire, sans cesse gêné, il vécut morose, en dépit de sa gloire grandissante et d'un mariage heureux. Lorsque
les terres de la grande famille des Desmond furent confisquées en 1586, le gouvernement décida de procéder à la colonisation officielle du comté de Munster. Des *< planteurs » anglais y furent envoyés ; de ce nombre étaient Raleigh qui reçut un manoir et de vastes domaines à Youghal, et Spenser qui obtint trois mille vingt-huit acres de terre et le château de Kilcolman.
Les deux planteurs voisinèrent. Le « Berger de rocéan » vint un jour visiter Colin (nom de Spenser en Arcadie) , et ce fut pour tous deux un beau jour. Raleigh montra son poème de Cynthia; Spenser montra sa Heine des Fées : rien de mieux qu'une telle œuvre, si nouvelle de style et si ingénieusement fiatteuse, pour plaire à la Cour; Raleigh emmena Spenser à Londres, 1589-90. L'accueil d'Elisabeth fut gracieux ; elle écouta les vers de Colin ; accord*a et peutêtre môme paya quelque temps une pension. Les trois premiers livres du poème furent publiés pendant ce séjour, avec un retentissement immense dans le monde dos connaisseurs. Et le feu d'artifice s'éteignit; aucun emploi en Angleterre ne vint récompenser le visiteur; et ce fut de nouveau la solitude irlandaise, les voisins hostiles et làbas, dans les bois sombres et les marais impénétrables, les menées inquiétantes des rebelles armés. L'éblouissement des premiers joure, la déception finale, se traduisirent en un poème pastoral : le Retour de Colin.
Un second voyage, en 1595-6, fut marqué par la publication de trois nouveaux livres du grand poème, par de nouveaux succès littéraires et par de nouvelles déceptions : car il fallut encore revenir en Irlande. Pendant que l'homme végétait, « au pays du froid, du souci et de la misère », i'œavre faisait à Londres les délices de la société polie, et, pour répondre aux demandes, Spenser, à chaque voyage, donnait ou laissait publier quelques-unes de ses œuvres
moindres, anciennes ou nouvelles. C'est ainsi qu'avait paru, lors du premier voyage, le volume des Complaintes et que parurent, à l'occasion du second, son Retour de Colin^ ses épithalames, hymnes et sonnets : les meilleurs de ses poèmes lyriques.
Le volume de 1591 contenait : les Ruines diiTemps, éloge funèbre de grands personnages dont Spenser était plus ou moins l'obligé; les Pleurs des Mz<5e5, jérémiade mythologique dont Shakespeare s'est moqué ^, où chaque muse, sans excepter Melpomène et Thalie, plus bruyantes même que les autres, déplorent, bien à contretemps, la décadence des arts, et où Terpsichore, qu'on n'eût pas cru si puritaine, gémit sur le désordre des mœurs; une belle série de sonnets sur Rome, traduits de du Bellay; les Visions de Pétrarque, traduites, non pas de l'italien de Pétrarque, mais du français de Marot; une histoire d'insectes du genre que devait illustrer Drayton dans son charmant Nympliidia, et intitulée Miiiopotmos ou le destin du Papillon; enfin le Conte de la mère Hubbard, poème satirique, imité de Chaucer, et le plus remarquable du recueil-.
1. Songe, d'une nuit d'été, acte V, se. 1. Tliésée refuse de laisser lire, le jour de ses noces, un poème ayant pour sujet :
ïlie Ihricc tliree Muses niourning for the death Of learning, late deceas'd in l)eggary.
Les muses de Spenser déplorent, en elTet, de voir triompher :
The foes of learning and each gentle thouglit... The sonnes of darknes and ignorance. (Clio.)
2. Complainls containing sundrie small poèmes of the Worlds Vanilie by Ed. Sp., Londres, 1591 (préface de l'éditeur, disant que cette publication est causée par le succès de la Faerie Queene). Sur la traduction, d'après Marot, des Visions de Péirarque, voir le travail de Koeppel, Englische Studien, t. XV, qui donne, en outre, qq. raisons de douter que la version anglaise soit de Spenser; cf. J. R. Fletcher, dans Modem Language Notes, t. Xin. Du Bellay est traduit, sonnet pour sonnet, d'après sa double série : Les Antiquités de Rome et le Soiige ou Vision sur Rome. — Muiopolmos
Le poète est malade; pour le distraire, ses amis viennent lui conter des histoires : récits merveilleux de dames, chevaliers, et géants, « difficiles à croire ». Une « brave vieille femme » parle d'un autre style et dit les aventures, par le monde, du singe et du renard. Cet artiste élégant et poli, qui vivait sur les confins du monde de la Cour, obligé de retenir son souffle et de peser ses mots, de voir en beau et peindre en rose le milieu d'où dépendait sa fortune, était trop de son époque pour n'avoir pas, avec le don lyrique, le don d'observation, tous deux si répandus alors. Les vices et les ridicules le frappaient autant que personne et il les eût mis proprement en scène, à l'égal des plus habiles, n'était la réserve à laquelle l'obligeait cette situation intermédiaire où traîna sa vie. Ses satii*es gardent un air de contrainte ; plus haut placé ou plus bas, il eût parlé plus librement. Le récit de la mère llubbard abonde en traits acérés; le poète est las, par moments, de peindre en rose; il étouffe, il faut qu'il s'explique et dise leur fait, lui aussi, aux faux braves, aux (jnémandeurs de bénéfices, et surtout à ces courtisans dont sa poésie fait les délices, et qui le laissent demeurer indéfiniment à mi-hauteur, avec ses ambitions mal remplies; pas assez satisfait pour vivre heureux, pas assez négligé pour abandonner la partie. De là une incohérence visible dans la satire et quelque chose de peu fier. A peine a-t-il tracé de remarquables croquis d'après nature et décrit, en vers mordants, les prétendus serviteurs de la patrie, soldats sans blessures, explorateurs en
est beaucoup moins agréable que .\;fmphitlia : l'emploi du ton béroï-comique pour décrire le supplice du papillon, tué dans une toile d'araignée est, à tout le moins, un manque de goiU; rar, s'il n'y a pas de quoi pleurer, il y a encore moins de quoi rire. Dans le mi^me volume, une traduction du Culer attribué à Virgile, et quelques sonnets Of fhr ^Vorlds Vanitie, analogues aux \'i.'iii>ns ilfl l'ètrnrifue.
chambre', et ce monde de la Cour si fermé au mérite (« Comment faire pour y pénétrer?... — Comment? Mais en prenant un visage assuré, en se donnant grande tournure et en parlant fort- »), qu'il se reprend et s'explique. Il ne faut pas confondre ; il ne pense pas à vous, monseigneur, ni à vous; il y a d'excellents courtisans, qui possèdent tous les mérites, toutes les vertus, tous les talents, et vous en êtes, et vous aussi... « Sois audacieux, sois audacieux, ne sois pas trop audacieux », fait -il lire par sa Britomart sur les murs du château de l'enchanteur Busyrane. Lui aussi avait lu l'inscription. Seules les nouvelles recrues admises, faute de mieux, dans le bas clergé anglican, prêtres rapaces, ignorants, vaniteux, paresseux, « ayant à leurs côtés leurs charmantes amies et brillantes épouses », ignorant le grec et le latin, fort heureusement, car de tout ce savoir viennent les doutes et <( horribles hérésies » , bouffons des grands qui leur lâcheront un bénéfice en récompense d'un calembour^, s'entendaient dire, et sans réserves, de dures vérités. Mais ils n'avaient personne pour eux, et c'était parler comme parlaient leurs patrons eux-mêmes.
1. Soignant le costume, à l'exemple de son maître Chaucer. — Portrait du prétendu soldat estropié, retour des guerres :
In a blew jacket witli a crosse of redd
And manie slits, as if tliat he liad shedd
Mucli blood ttirogli many wounds Iherein receaved,
Whicli liad tlie use of liis right arme bereaved.
Upon liis liead an old Scotch cap he wore,
With a plume fcatlier ail to pièces tore.
Prosopopoia or Mother Huhberds taie, vers 205.