‹ Histoire littéraire du peuple anglaisChapitre 214 sur 290 · Ex · texte numérisé non relu

Ex

One toucli of nature makes tlie %vhole world kin.

C'esl Ulysse qui le dit, fantoche pendant une grande {urtie de son rdie . Troilus, III-3.

lui faits garantis, acceptés et consacrés; il y avait précédent. Il se disait que cela passerait au théâtre, et que si cela ne passait pas auprès des lecteurs, tant pis pour les lecteurs; il n'écrivait pas pour eux, et ce n'était pas sa faute si les pirates imprimaient ses drames.

Sur le choix de sa matière, nul ne fut moins difficile . Shakespeare la demande, à la lettre, aux premiers venus. Pour un homme de théâtre,- le premier venu est un autre homme de théâtre; sur les trente-sept pièces de Shakespeare, vingt au moins sont fondées sur d'autres pièces. Le reste est tiré de nouvelles, de ballades ou de livres populaires. Dans ses drames historiques, il suit, ou bien de vieilles pièces, ou bien Holinshed ; il prend les événements les plus connus, les légendes familières à la foule; celles que drames, poèmes, récits, chansons, gravures avaient fait connaître à tout le monde : histoires du roi Jean, de Richard II, du brave Talbot, du vainqueur d'Azincourt, des crimes de Richard III. Les « gentils Bretons », célébrés par Chaucer, sujets de maints récits, populaires encore dans la légende et l'histoire, sont représentés par Cymbeline et le roi Lear. L'ancêtre saxon, le grand vaincu de 1066, celui auquel l'Anglais d'aujourd'hui se rattache le plus volontiers, héros de moins de légendes, moins populaire, jugé moins intéressant, est totalement absent du théâtre shakespearien^. Les biographies de Plutarque fournissent la don-

1. Spenser, qui prend, il est vrai, la précaution de faire descendre son Saint George « from ancient race of Saxon kings » {Faerie Queene, liv. I, chant X), bien qu'il en fasse un compagnon d'Arthur, met dans la bibliothèque du château d'Alma un livre de « Breton moniments » dont il résume le contenu, versiliant ainsi les histoires de Lear, de Cymbeline et de l'Angleterre celtique (Liv, II, chants IX et X). Mais la période anglo-saxouue du passé national ne l'inspire pas; à ses yeux, du reste, Harold était un usurpateur : «... the unjust and tirannous rule of Harold, an usurper », Veue of Ireland. Sir Thomas Elyot n'est pas plus tendre pour l'ancêtre anglo-saxon qui ne s'est emparé du pays que par traîtrise : « After that the Saxons, by

née des pièces romaines; elles sont consacrées aux personnages les plus universellement connus : Coriolan, César, Brutus, Auguste, Antoine, Cléopàtre.

Tous ces sujets étaient, comme on voit, aisément accessibles, et ne demandaient à l'auteur aucune recherche ; le récit s'en trouvait dans les publications les plus communes. Shakespeare n'eut pas la passion des livres et il n'en posséda jamais qu'un nombre modeste, ceux dont il avait besoin; la plupart, du genre le plus ordinaire. Quand le médecin John Hall, gendre du poète, mourut, il mit dans son testament un article spécial concernant ses livres • qu'il léguait à son propre beau-fils. Shakespeare mentionne bien, dans ses dernières volontés, son grand bol d'argent doré, son épée, ses eflets d'habillement, mais de livres il n'est pas question. A en juger par les données de ses pièces et les allusions qu'elles contiennent, il posséda, à une époque ou une autre, les chroniques d'Holiiished, les Actes et Monuments de Foxe, le Plutarque de North, diverses collections de nouvelles et en particulier celles de Paynter, de Riche et de Belleforest (cette dernière en français), les romans de Lodge et de Grcene, les Métamorphoses d'Ovide traduites par Golding, probablement aussi un Ovide latin et deux ou trois autres classiques, les Emblèmes alors fameux d'Alciat^, un Montaigne-', \m. Arioste et un Rabelais

Ireason, had expelled of Englande tbe Britoos... » Govemour, Croft, I, 22.

1. Ce qu'il appelle sa a study of books », Ilalliwell-Pbillipps, Outlines, 11,61.

2. Mort, 1550. Emhlemalxiin lAbellus, trois fois traduit en franiai» au XVI* siècle. La thèse de H. Green, Shakespeare nnd Ihe einblem writers. 1870, est d'une extrême exagération. Sur l'influence de Caxton comme propagateur d'aphorismes antiques, voir Brandi dans la yfixcrUnuy offerte à Fiirnivall.

3. La description, par Gonxalo, de sa ré|)ublique idéale {Tempest, II-l) est empruntée à Montaigne, trad. par Florio. Liv. I, ch. 30. Voir Montaigne nnd Shakspere, par J. Robertson, Londres 1897, tbèse brillamment soutenue, mais avec conclusions excessives, telles que: «The Essaysare tbe source of tbe grealest expansive movement of tbe poct's inind >>, p. 127.

PUISSxVNCE DRAMATIQUE. 717

traduits ^ un Euphuès, des récits de voyage et, en particulier, le recueil d'Hakluyt, la Pratique (de l'escrime) de Sa- \\o\o ~,VArcadie de Sidney, le Théagène et Chariclée ira.duit par Underdone, quantité de ballades avec le portrait du héros en tête, gravé sur bois 3, divers recueils de poésies lyriques ou romantiques, Reine des Fées, Pèlerin Passionné qui lui était attribué à lui-même et dont il cite un passage, recueil de Tottel, où puisent les fossoyeurs d'Hamlet, sonnets de Sidney, cités par Falstaff, Héro de Marlowe ; surtout, force pièces de théâtre par Whetstone, Greene, Lyly, Marlowe, Peele, Chettle, Dekker, etc., même de vieilles et ridicules ébauches, pouvant fournir le sujet de nouvelles pièces ou donner matière à raillerie : moralités avec leur Vice; Roi Cambyse avec ses discours ronflants*; instruments de travail tout cela, plutôt que bibliothèque d'amateur. On ne voit aucun signe qu'il se soit intéressé à Fancienne littérature de son pays. Il ne lut jamais Langland dont les admirables Visions, quatre fois imprimées de 1550 à 1561, louées par Mères, Gascoigne et tous les critiques d'alors, lui eussent fourni tant de traits utiles pour son Richard 11^. Il est douteux qu'il connût beaucoup mieux

1. « You must borrow me Gargantua's mouth first ». As you like it, 111-2. Sur Gargantua en anglais, 1594 et avant, voir R. Laneham's Letter, éd. Furnivall, 1887, p. 50. Noter aussi le rôle du pédant Holopherne dans Zoye's Labours losl et l'éducation de Gargantua par « ung grand docteur sophiste, nommé maistre Thubal Holoferne ». Gargantua, liv. I, cliap. 14.

2. Saviolo his Practise... intreating of the use of the Rapier and Dagger [and] of honor and honorable quarrels, 1595. Touchstone s'en inspire, dans As you like it, V-4.

3. « With mine own picture on the top of it », dit Falstaff, à propos de la ballade qu'il veut faire composer sur ses exploits (2 Henry IV, IV-3). Luimême chante, entre autres, la ballade de Lancelot du Lac ; ibid., 11-4.

4. Falstaff.— « I will do it in king Carabysesvein ». (1 Henry IV, II-4); sur Cambyses, \oir Théâtre en Angleterre, p. 270.

5. Notamment sur le rôle des Communes — « might of tlie Communes », dit Langland — sans lequel les événements du règne sont inexplicables.

Chaucer*. Ses allusions bibliques sont assez nombreuses, mais d'ordinaire banales, elles ne montrent pas une connaissance particulièrement approfondie des Écritures.

Placé en face du récit, de la nouvelle ou de l'ébauche dramatique qui lui sert de canevas, sa disposition naturelle est d'en conserver la donnée intacte, à moins cependant qu'elle ne soit trop simple. Il corse et aggrave celle que Whetstone lui fournissait et dont il tire Mesure pour Mesure; il double les quiproquos dans sa Comédie d'Erreurs, le modèle offert par Plante étant trop simple; il renforce, dans Lear, l'intrigue principale d'une intrigue accessoire qu'il demande à VArcadte de Sidney. 11 ajoute, dans Tout est bien, une intrigue supplémentaire à celle que lui fournissait Paynter -. Il accepte sans hésiter et respecte fidèlement la double histoire sur laquelle est construit le Marchand de Venise ; il aurait plut«*>t, comme on peut voir par l'exemple de Lear, ajouté la seconde si elle avait manqué qu'il ne l'aurait supprimée la trouvant. De très rares comptes rendus de ses pièces, par des contemporains qui y avaient assisté, nous sont parvenus. Ils confirment ce que nous savons par ailleurs de l'importance qu'avaient les faits, les incidents et les surprises comme moyens de plaire au public. Un de ces comptes rendus est par un homme de loi, trois autres sont par un médecin, spectateurs, par con-

1. La donnôe du Troilus de Chaucer est tellement déformée dans la pièce de Shakespeare que celui-ci, comme on a tu, ne peut en avoir eu une connaissance directe. Les allusions à Dame Parlelnt, type proverbial (par ex. Winter's Taie, II-.3) étaient courantes du tomps do Shakespeare. Les Tu-o noble h'insmen, auxquels, croit-on, il collabora, ont uno donnée analogue à celle du conte du chevalier : mais il existait déjà deux pièces de théâtre sur ce sujet et ce sont elles sans doute qui fournirent aux auteurs leur modèle immédiat. Le rôle de Chœur attribué à Gower dans Pericles ne fut pas écrit par Shakespeare (Lee, Life, p. 244).

2. Histoire de Lafeo et de n fair Maudiin ■> que R4>rtram aurait voulu épouser.

séquent, très supérieurs au niveau ordinaire. Ils ne notent néanmoins sur leurs tablettes que les incidents et surprises de la donnée : mystifications (« good practise ») de la. Nuit des Bois; féroces projets de Léontès, oracle d'Apollon, escroqueries d'Autoiycus dans le Conte d'Hiver (sans un mot sur la délicieuse paysannerie qui fait à nos yeux tout le charme de la pièce) ; lachimo dans son coffré et mort apparente d' « Innogen » dans Cymbeline ; sorcières, meurtres et revenants de Macbeth; rien sur le drame de l'ambition et du remords qui se déroule au cœur de l'assassin i.

Pour l'ordinaire, Shakespeare adopte ce qu'il trouve dans ses modèles, sans effacer les incohérences de leurs récits. Bon nombre des œuvres où il puisa sont perdues ; mais, par celles qui subsistent, on peut juger des autres et du procédé. Le respect des faits, quels qu'ils soient, est extraordinaire. Dans la Mégère, la pièce modèle est suivie presque scène par scène. Dans le Roi Jean, les bouffonneries qu'offraient les dernières pages du modèle (amours de moines et de nonnes) sont, il est vrai, supprimées; mais l'étalage d'un patriotisme grossier, faussant l'histoire au point d'en être presque comique, le brusque changement de caractère du héros au milieu du drame, les anachronismes énormes, sont exactement conservés. Dans le prétendu tableau du règne de Jean-sans- Terre que trace le vieil auteur, pas un mot n'est dit de cet événement pourtant mémorable, la concession de la Grande Charte; pas un non plus dans Shakespeare, qui s'en tient à son texte, et ne perdra pas son temps à en combler les lacunes par quelque lecture supplémentaire.

Dans Roméo, l'idée simple, saisissante, très dramatique, de réveiller Juliette avant le dernier soupir de Roméo et

1. Notes de Manningham I60[2], Diary, Camden Soc, p. 18, et de Forman, 1610-11, dans Halliwell-Phillipps, Outlines, 1898, t. II, p. 85.

de permettre aux amants d'échanger leurs suprêmes adieux, vint à un Garrick qui la réalisa sur la scène avec le plus durable succès. Elle ne vint pas à Shakespeare qui se contenta de suivre son modèle immédiat. S'il avait eu le temps et pris la peine de vérifier et comparer, de remonter aux sources, il n'eût pas laissé à son futur interprète le soin de réinventer cet incident qui se trouvait déjà dans la nouvelle de Luigi da Porto, dans la pièce de Groto et dans le texte de Bandello^

Quand le meurtre de Duncan est découvert, Macbeth attribue le crime aux serviteurs de la victime, trouvés dans sa chambre et qui dormaient à poings fermés : il les tue et les laisse là. Comment, lui et sa femme, celle-ci tellement pratique et lucide, peuvent-ils se contenter d'un stratagème aussi maladroit et qui proclame leur propre culpabilité ? Qui croira que les assassins se seraient endormis sur place, leur crime commis? Mais ce stratagème est dans le livre; Holinshed le raconte, à propos il est vrai du meurtre dun roi différent, mais c'est tout un; il y a précédent. Les plantes grimpantes, aux fleurs merveilleuses, cherchent où se prendre, et, selon le hasard des rencontres, enroulent leurs volutes sur un brin de bois traînant à terre, tapissent le mur d'une chaumière, ou montent jusqu'à la corniche d'une église ou d'un palais. Ainsi Shakespeare enguirlandait de poésie ruines et buissons, temples et forteresses, bouges et sanctuaires.

Lorsque le texte original ne donne que des indications

1. n Romeo la donna viva sentendo... disse : Non ini conoscote o doicc donna inia?... » Ln GiulieUa,dàni Rime e Prosa de Luigi da Porto, Venise, 1539, fol. 36. De uiéme, dans la pièce de Groto, le héros, tout à coup, s'aperçoit que la morte revit :

0 Dio, che sento? sente par net petto Batterie il core e parmi cbe si niova, E che spiri lladriana, cbe è cotestu? (V-S.)

brèves, Shakespeare développe dans le sens qu'indique le texte, mais, poussant d'ordinaire, suivant son système, les personnages sombres au noir, les vertueux à la perfection, les grands au colossal : le tout pour augmenter les eîFets et les contrastes chers à la foule. Jules César, qui fait médiocre figure dans Plutarque, en fait une piètre dans Shakespeare; il est poussé dans le sens qu'indiquait le biographe et devient presque un personnage de comédie. Coriolan est rude dans Plutarque, brutal dans Shakespeare. Lear, avec son concours d'hyperboles, est déjà, comme on a vu, assez difficile à admettre. Shakespeare, non seulement l'admet, mais le rend plus exigeant et plus fou que dans la vieille pièce antérieure qu'il avait sous les yeux^.

Si la donnée choisie est bonne, le chef-d'œuvre est complet; c'est une merveille sans égale. Si la donnée choisie est défectueuse et renferme invraisemblances, incohérences ou contradictions, elle reste défectueuse dans Shakespeare, et les défauts qu'il en efface sont peu de chose d'ordinaire à côté de ceux qu'il conserve. Mais alors paraissent, dans leur force et leur splendeur, ses autres qualités : sa chaleur lyrique, sa faculté de distribuer la vie; elles brillent d'un tel éclat que les trous et les ombres se remarquent à peine ; les deux bords d'immenses crevasses obscures sont réunis, non par un pont, ni même une planche, mais par un rayon lumineux; c'est assez pour que des esprits y passent. Le type de la pièce de ce genre est Hamlet.

L'original est un drame perdu, probablement de Kyd,

1. L'auteur de la pièce anonyme sur Lear paraît avoir compris que, malgré la popularité du sujet, l'aventure pourrait sembler inacceptable-, il rapproche un peu des possibilités l'examen, par le vieux roi, des sentiments de ses filles, et transforme le trop déraisonnable concours d'hyperboles en une demande de ce que chacune serait prête à faire pour lui. The true chronicle History of K'mcj Leir, 1605, dans Hazlitt, Shakespeare's Libranj, t. VI, p. 309. I est singulier que le grand dramaturge, qui prit sur lui de changer la catastrophe, n'adopta pas cette modeste et très sage variante.

HISTOIKK LITTÉKVIUE. — T. II. 46

qui avait eu du succès et se recommandait par là au choix de Shakespeare. Sans le moindre doute, comme pour le lioi Jean, dont nous avons l'original, il en suivit la donnée de très près, respectant toutes ses incohérences, conservant tous ses anachronismes, y compris l'immanquable artillerie. Il accentua probablement, dans le sens indiqué par le modèle, les caractères des pei-sonnatres, mais leur fit, en outre, bien certainement, ce don .suprême, que seul il pouvait dispenser si généreusement, le don de vie. Jamais tant d'ombres et tant de lumières, un réalisme plus intense allié à des rêves plus insaisissables; l'ensemble le plus étrange et le plus émouvant, tellement que l'attrait de la pièce fut immense, dès la première heure; sa popularité n'a cessé de croître et la périphrase la plus usuelle pour désigner aujourd'hui Shakespeare est : l'auteur d'Hamlet^. ici se manifeste l'avantage de la méthode de Shakespeare pour qui les complications avaient tant de charme. Hamlet est un compliqué; le poète se délecte à le peindre et y réussit merveilleusement. Le héros a les aspirations, les tendresses, les amertumes, les révoltes, les décisions contra-

1. On ))fut voir dans la Centurie of Prayse que, dès (|ue la pièce eut paru,

<e lut la i>his ^(nlvent citée dans la littcralure contemporaine. Le capitaine

Keeling, commandant le Dragon, dans les eaux de Sierra Leone, note dan»

son journal, en septembre l(><)7. qu'il fit jouer à bord une fois Hichard II el

deux fois Hamlet, << to koepe my )ieople from idienes and uniawfiill gaines

or sleepe ». Centurie, p. 79. Le succès est aussi prouvé |>ar la hâte que mit

la troupe de Hcnslowe à monter une pièce ri>ale, HofJ'nwn (éd. H. L. B,

Londres, 1852) par ce même Chottle qui avait publié le Grootsuorifi de Greene,

Ce drame sombre, pour lequel Chellle reçut une avance de 5 s. le 29 décembre

161)2 {Hamlet avait été enref;islré chez les Slationers le 26 juillet, même année),

roule aussi sur la vengeance tirée par un (ils du meurtre de son père, avec

jeune princesse que le chagrin rend folle, qui chante des romances el dit :

... I pray you kill me not.

For I am Kolng to tlie river's side, T<> retch wliile lilics ami l>lue dafTodils, To stick in l.od'wick's bosom, ^»lle^e il bled. And in mine own : — my true love is not dead. No, you're deceiv'd in him; my Tatheir is. (IV-1).

dictoires des esprits plus souples que forts, des intelligents qui voient le pour et le contre, des élégants à qui l'action brutale répugne. Le trait dominant et la clef de son caractère est l'impossibilité pour lui de faire, les yeux ouverts, un acte violent. Il sera violent en paroles tant qu'on voudra, mais non pas en action; il sera violent en action, mais les yeux fermés, en frappant à travers une tapisserie, ou en faisant exécuter, au loin, deux jeunes seigneurs au moyen d'une lettre supposée. Une incapacité de sa nature le retient : il ne peut pas frapper, les yeux ouverts. C'est comme un crochet qui manque à son armure de plates, armure très belle, bien fourbie, ornée d'incrustations ravissantes, qui eût pu, au besoin, servir en bataille; mais un crochet manque et rien ne tient.

Il parait; déjà la tristesse le ronge; avant la venue de l'ombre, il est dans un deuil profond, appréhendant le pire et, rien qu'à l'idée de réalités horribles, aspirant à se dissoudre et à disparaître : « Oh ! si cette chair trop solide pouvait se fondre !» — Ce n'est pas là le vœu d'un homme à triompher des difficultés de la vie et à vaincre la fortune. Dès maintenant, tout ce qu'il sera plus tard se dessine ; ce rêveur se représente la matérialité des choses avec une intensité de poète : sa mère est là, sous ses yeux, dans les bras de l'oncle maudit; il ne peut détourner ses regards; il s'inflige des tourments de damné. 11 use ses nerfs à regarder. Ils faiblissent; il n'a reçu encore aucun choc réel; la maladie commence rien qu'à l'idée du choc possible.

C'est alors la grande, l'incomparable scène sur la terrasse, par la nuit, sous la bise, au bruit des flots. L'ombre royale revient du pays des morts pour fixer les doutes, et tracer la voie claire et droite du devoir. Comme les hommes faibles, sous l'impulsion du moment, Hamlet croit tout facile : sa vengeance sera (( prompte comme la pensée » . Il

va effacer toute autre idée de son esprit; et c'est là une excellente préparation, très dramatique, des scènes qui suivent, avec Ophélie. Une renonciation, chose négative, est dans les moyens d'Hamlet. La voilà donc etfacée l'idée d'Ophélie — effacée autant qu'un homme qui aime peut éteindre en son cœur la lumière des yeux aimés. Après le grand ébranlement reçu à l'apparition de l'ombre, c'est là une nouvelle et terrible secousse. Hamlct voulait feindre la folie; la folie feinte et la vraie se mêlent, et il ne sait pas toujours, et on ne sait pas toujours autour de lui, laquelle l'inspire. Il ricane âprement; remuées par la tempête, les boues cachées dans le bas-fond des âmes humaines montent à la surface ; il a des répliques féroces, profondes ou cyniques; il raille les autres et lui-même, un réalisme sensuel et grossier lui dicte des paroles affreuses; le déséquilibre s'accentue; lénervement, la fatigue morale le plongent dans la torpeur. Puis il repart soudain en échappées splendides, semant les réflexions mémorables, et s'en allant dans ses méditations et ses rêves, son vrai domaine : «< What a pièce of work is a man!... »

La rencontre des comédiens lui rappelle son devoir : pour liécube, ce comédien pleure! Et lui... Sa faiblesse lui apparaît, lui fait horreur, et cette horreur diminue encore sa faculté d'agir. Sa confiance en lui-même décroit sans cesse. Il n'est qu'un « Jean-des-Rôves, un cœur-de-pigeon, un âne, une prostituée ». Il s'accable, il accable le tyran d'injures : des mots!...

Mais voici sa résolution prise. Plus qu'une épreuve, la dernière. Elle est indispensable : si cette ombre était un démon? Si elle avait menti? Il faut vérifier. Les comédiens joueront devant le roi la scène du meurtre : « S'il pâlit seulement, alors... » Alors, c'est-à-dire tout à l'heure; tout est possible tout à l'heure, mais pas maintenant. Et le voilà

qui, rassuré par la résolution prise, donne librement cours à ses pensées naturelles : « Être ou n'être pas... » Le fameux monologue ne permet que trop de prévoir quelle sera la suite.

Le roi troublé se lève et interrompt la représentation. C'est le moment : instant critique et seconde poignante. Et qu'entendons-nous? le rire nerveux du fou, le bruit piteux et les vaines railleries de l'impuissant d'action qui veut s'étourdir. Ne ferais-je pas un bon acteur, avec une touffe de plumes et des roses de Provins? Et il chante, la honte et la rage au cœur, une sotte ballade.

C'est le moment capital du rôle. L'expérience est faite; l'impuissance inavouée du pauvre prince est prouvée à ses yeux; il est désemparé, « in a sea of troubles », et, malheur tragique, il s'attend à ses propres faiblesses.

Il pourra maintenant recommencer indéfiniment l'épreuve; nous sommes fixés; il fouettera en vain sa volonté chancelante, plus faible après chaque chute. Voilà encore une occasion qui s'offre... non, pas maintenant, le tyran prie; le tuer maintenant serait l'envoyer au ciel.

Voyage en Angleterre, retour; Laerte, jeune étudiant quelconque proclamé roi sans le moindre motif; Hamlet acceptant de figurer dans un assaut d'escrime pour distraire ce tyran qu'il devrait massacrer; Laerte prêt à tuer Hamlet par la plus basse trahison : la pièce devient aussi incohérente que les rêves du héros en ses heures de folie ; la trame parait sous le velours; l'ancienne donnée est à nu. Enfin le sort de Claudius s'accomplit sur la scène que jonchent les cadavres; empoisonné et expirant, voyant sa mère étendue sans mouvement à ses pieds, Hamlet se décide : c'est presque un mort qui venge enfin le royal Danois.

Claudius l'usurpateur, ressemble sans nul doute au portrait qu'en avait barbouillé l'auteur de la pièce modèle,

portrait d'un tyran aussi gauche que féroce, tout pareil à ces gros monstres stupides que les sculpteurs donnaient à embrocher aux Saints Georges dans les cathédrales. Il laisse jouer la pièce sans demander de quoi il retourne; assiste sans broncher au « dumb show » qui représente Tempoisonnement par l'oreille; mais bronche fort ensuite. Pris dans cette « souricière » et n'ayant rien dit au « dumb show », un Claudius de la vie réelle eût sans doute continué k ne rien dire, mais eût fait prestement disparaître ensuite un prince si gênant et qui venait de lui en donner un motif en tuant Polonius, à l'indignation de tout le pays. Celui de la pièce y pense, mais se retient, une fois parce que cela ferait de la peine à la reine, une autre fois parce que ce serait dangereux, Hamlet étant le favori de la foule* : pas trop cependant, puisque là-dessus, elle élit Laerte roi.

La famille Polonius donne, au début, rimprcssion d'une famille de braves gens, honnêtes et probes. Ils ont coniiance les uns dans les autres. La question du Jeune prince évidemment épris d'Ophélie, les inquiète tous. Laerte adresse à sa sœur de sages avis. Polonius se montre, pour son fils, un père affectueux et prudent ; les conseils qu'il lui fait entendre ont été raillés par les critiques, mais uniquement pour faire cadrer son caractère du début avec son caractère de la fin 2. Le vieux courtisan est dur pour la pauvre

1. How dangcrous is it, (liât tliis man goes looseï Yet musl not v^e put the strong law on tiim : He's lov'd <>f the ilislraclcil multitude. (iv-3.i

2. Ils sont tout aussi sages que ceux «le la Cointe$s<^ dans AWs irell, lesquels ne sont raillés dt> personne : plusieurs même sont identiques. « Love ail, trust a few — Give Ihy thoughts no tondue — Do wrong to none — Be«are of entrance to a quarrel — Be able for tliine enemy rallier in |M)wer than use — The friends thou hast... grapple thein to tbv soûl wilh iiooks of sleel — Be checkd for silence but never tax'd for speech — Give every inan Ihine ear, but few thy voice — Keep thy Iriend under tby own life's key u» etc. I..eque1 des deux conseille ainsi? Plusieurs des recommandation! de Polo-

Ophélie et cela se conçoit : il est homme de cour, il est âgé, il est naturellement plus frappé du danger de la défaveur qu'il ne comprend les chagrins d'un cœur de jeune fille. A partir du deuxième acte, ce n'est plus qu'un Pantalon grotesque fait pour être berné, très content de lui-même : « We of wisdom », important, niais, perdant le fil de ses discours, « a great baby ». Laerte, jeune gentilhomme, sympathique au début, ensuite quasi-roi, devient, à la fin, un ignoble assassin qui, au lieu d'armes courtoises, emploie contre Hamlet un fleuret démoucheté et empoisonné : Shakespeare met assez souvent le même personnage en pleine lumière, puis en pleine ombre, selon le besoin du moment. « C'est presque contre ma conscience » , dit Laerte : ce scrupule est tout ce qu'il lui reste de son honneur du début, et il achève l'assassinat 1 .

Mais le caractère d'Ophélie est d'une tenue aussi parfaite, en son genre, que celui d'Hamlet, aussi vivant et aussi conforme à la nature. Chaste, modeste, soumise, elle n'est aucunement gourmée ni figée en sa chasteté et sa vertu. Elle

nius à son fils soat adressées par Raleigh au sien : Instruction to his son; Works, Oldys et Birch, t. VIII.

I. Les exemples de ces défauts de cohérence pourraient. être multipliés. Hamlet, comme on a vu, est mince et élégant au début de la pièce : « the glass of fashion and the mould of form » ; il est gras à la fin. Il fait allusion lui-même, d'abord, à son apparence chétive : le tyran est

No more like my father Tlian I to Hercules;

mais, dans la scène du duel, il est « fatandscant of breath « (allusion à l'acteur qui jouait le rôle — Burbage — ce qui est assez fréquent dans Shakespeare). Hamlet est tout jeune au début, avec des cheveux bouclés; il a une trentaine d'années un peu plus loin. Pas mal de temps après le départ de Laerte pour la France, décrivant ses dégoûts, il d'éclare qu'il a « forgone ail custom of exercises », (11-2). Plus loin, se promettant de vaincre Laerte à l'escrime, il dit : « Since he went inlo France, I hâve been in continuai practice » (V-2). Des Ilots d'encre ont été versés, bien inutilement, pour « find the concord of this discord », comme dit Thésée duc d'Athènes. Shakespeare eût souri de ce zèle.

était faite pour vivre gaie, heureuse, et taquiner, au besoin, ce beau et fier Laerte, ce magnifique frère aîné, qui fait si bien la leçon à petite sœur. Surtout elle est aimante; elle aime à travers ses chagrins, à travers les refus et les promesses du pauvre prince, sans un reproche, sans une plainte; si simple, si gracieuse, si vraie, si éloignée de l'emphase et de la déclamation que la pleine conquête du spectateur est bientôt faite. Elle n'a plus besoin de rien dire, elle n'a qu'à paraître, les cœurs vont à elle, la plaignant d'avance, l'approuvant, avant qu'elle ait prononcé une parole. Klle a le caractère divin; rien que de bien ne peut venir d'elle.

Ceux qui se plaisent à imaginer un Shakespeare mûrissant longuement ses idées, pesant ses mots ot vérifiant ses faits, se sont demandé comment il avait pu donner une idée si juste d'Elseneur et du pays danois. Ils ont trouvé de très bonnes raisons : des compagnons du poète avaient visité le pays et joué dans le château môme où se déroule l'action, ce qui est vrai. Dans la réalité, Shakespeare, qui n'aurait pas pris la peine d'ouvrir un livre pour vériûer une date de l'histoire de son propre pays, eût encore bien moins pris celle d'interroger qui que ce fût à propos d'un paysage lointain. Et il n'y a pas à se demander comment il fut si exact, par la bonne raison qu'il ne l'est pas. L'evemple est même caractéristi({ue puisque, dans ce cas, il aurait eu très facilement, s'il avait voulu, le renseignement vrai. Mais il ne s'en est pas soucié. Les rivages plats du Danemark deviennent, dans sa pièce, des falaises escarpées, si abruptes et si hautes que rien qu'à entendre la rumeur des vagues au bas (et il tire de là un grand effet dramatique), d'aucuns ont eu la tête troublée'. Peu de mers sont au contraire plus

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