‹ Histoire littéraire du peuple anglaisChapitre 216 sur 290 · IV · texte numérisé non relu

IV

3. C'est à peine si on retrouve quelque trace du goût de Shakespeare pour la surcharge et les complications dans l'inutile aggravation du caractère de lago, représenté comme un escroc et un voleur, en une sorte d'histoire du collier de la Reine, qui, suffisamment développée, eût pu faire, à elle seule, un sujet de drame, comme la réalité, depuis, ne le prouva que trop. La persistance de lago à rappeler qu'il est le traître et à expliquer d'avance ses noires machinations n'est pas imputable à Shakespeare, mais, ainsi qu'on a vu, à son public.

4. De la tragédie ; Revue d'Histoire littéraire de la France, 1902, p. 319.

de pièces de ce temps, disparues sans laisser de traces; on est réduit là-dessus aux conjectures.

Dans la pièce de Shakespeare, pas un être qui ne soit vivant et ne dise ce qu'il doit dire ; tout se passe sous nos yeux, nul personnage inutile, aucune tricherie pour avoir un effet. Les interlocuteurs ne se retiennent pas de crier les mots que nous voudrions leur souffler pour éviter la catastrophe; ils les crient, et elle arrive quand même; elle ne pouvait pas ne pas arriver. Dès les premières scènes d'une de ces expositions claires, pittoresques, vibrantes où Shakespeare excelle, tout est expliqué, les éléments du drame sont entre nos mains et les personnages nous sont connus : lago, Othello, Desdémone, et même la plupart des subalternes : Roderigo, Cassio, Brabantio. Leur caractère et leur attitude future nous sont dévoilés : lago avec ses âpres jalousies, ses vanités et ses ambitions déçues, son cynisme grossier, le pittoresque diabolique de ses expressions; le Maure, simple, courtois, presque doux en ses paroles, désintéressé, confiant; plein de sang froid avec cela, ne s'irritant pas aisément, ayant le calme intérieur et la possession de .soi du vrai homme de guerre. Il rencontre le père de Desdémone, entouré de parents qui lui veulent mal de mort. L'« honnête » lago conseille perfidement la retraite; Othello refuse; tous dégainent; mais le Maure : « Rentrez vos brillantes épées que la rosée pourrait ternir ; mon bon seigneur, vous commanderez avec plus d'autorité par vos années que par vos armes ». Cette placidité naturelle ne rendra que plus saisissantes les fureurs d'ensuite. Son discours au Sénat est dans la môme note simple et digne; c'est le langage d'un honune qui n'a rien à cacher, n'ayant rien à se reprocher et, du reste, n'eut jamais peur de rien. La vérité transparait à travers chacun de ses mots. On pouvait s'étonner de la passion d'une belle jeune Vénitienne pour

l'Africain ; dès qu'il a ouvert la bouche, on comprend cet amour. Le doge dit : « Ce récit eût gagné aussi le cœur de ma fille ».

Le portrait de Desdémone est également lumineux ; pas un coin de son âme ne demeure obscur, tout nous en est montré ; l'artiste ne se réserve la possibilité d'aucun subterfuge. Ame douce et charmante, elle est aussi droite, aussi confiante que le Maure. Très jeune, très jolie, faite pour aimer, elle a l'imagination romanesque des belles personnes de son âge, et nul, comme d'ordinaire, ne s'en doute, de ceux qui la voient vaquer aux soins quotidiens de la maison, son père moins que personne. Elle est bien, du reste, de la famille des héroïnes de Shakespeare, avec sa grâce mutine, ses taquineries intempestives de femme qui ne suspecte même pas les tragédies de la vie ; si simple qu'elle ne se doute pas de l'extraordinaire; qui vit dans l'extraordinaire sans le savoir, qui a consenti à épouser le Maure comme à la chose la plus naturelle du monde : puisqu'elle l'aimait. Elle est bien femme à perdre son mouchoir en voulant faire une gentillesse ; à ne pas voir l'orage qui s'amoncelle, à ne pas entendre les grondements précurseurs, jusqu'à ce qu'il soit trop tard, tandis que la première venue, n'importe quelle Emilie, aurait deviné et compris longtemps d'avance et se fût garée du danger.

Goutte à goutte, le poison est versé dans l'esprit du Maure, très lentement, sous nos yeux; et la première goutte, par le père de Desdémone, avant même le départ de Venise : « Prends garde à elle, Maure, elle a trompé son père... » De scène en scène, lago continue son manège, ses demi-insinuations, ses réticences, répétant les mots d'Othello, comme s'il avait peur de leur sens caché. Il se fait tout petit; ses soupçons sont des riens, des soupçons de soupçons; et, d'ailleurs, si souvent, on en a pour rien; lui

en particulier, c'est sa nature. Surtout qu'Othello n'aille pas être jaloux! « Méfiez-vous, seigneur, de la jalousie ». Et toujours la droite nature du héros reparaît : jaloux, non! suspecter ma femme, parce qu'elle cause, qu'elle est gaie? non certes! Mais en présence de faits, alors plus d'amour, point d'hésitations; la fin hrusque et irrémédiable. Ainsi chaque développement futur de la pièce est en essence dans la scène qui précède; on ne peut imaginer rien de mieux jointoyé.

Nous n'en sommes pas là, dit l'honnête lago : « Je ne parle pas encore de preuve » ; tout ce que je vous demande est d'ouvrir les yeux ; je connais les mœurs de Venise — rappelant ainsi au Maure qu'il n'est pas du pays et peut ignorer bien des choses; et d'instinct, il répète, sans le savoir, l'avertissement de Brabantio. Surtout n'allez pas imaginer de « plus grossières conséquences » (jue je neveux dire; et c'est manière de les lui mettre sous les yeux.

Le supplice commence ; les nœuds se resserrent, le poison se répand dans les veines : « Pourquoi me suis-je marié? cette honnête créature on sait, sans doute, bien plus qu'elle ne dit ». C'est fait, la guérison est dès maintenant impossible; résistances et soubresauts désespérés seront vains pour rompre ces néfastes liens; le mouchoir, si habilement utilisé, est à peine nécessaire; sans lui le supplice eût été plus long, mais la fin, tout aussi sûrement tragique, lago insiste : ne vous excitez pas, ayez du sang-froid. Cassio est un excellent officier et mon ami; il faudra lui rendre sa place, il en est digne. Mais ne la lui rendez pas tout de .suite; voyez comment il se comportera; si Desdémone supplie fort pour lui, ce sera un signe irtiportant. Chaque révolte du Maure ne fera que resserrer les liens; sa fureur e.xcitée diminuera sii clairvoyance, le poison pourra être versé à plus haute dose; les preuves pourront être plus

grossières. C'est lui-même, du reste, qui les réclame : « Misérable, prouve que mon adorée est une fille perdue; prouve-le, fais-le-moi voir, ou, par le salut de mon âme éternelle, mieux voudrait pour toi être un chien, que de subir l'effet de ma colère déchaînée » .

La catastrophe est imminente. Desdémone tremble sans comprendre; mais Emilie a deviné la vérité. L'intensité du drame est accrue, d'instant en instant, parce que les héros, sont avertis, à chaque scène, de leur danger, et y courent néanmoins, poussés par une fatalité invincible. Les paroles d'Emilie, l'air de candeur de Desdémone, font hésiter une seconde le iMaure sur la pente. — « Je suis votre loyale épouse! — Jure-le donc et damne-toi! de crainte qu'à te voir pareille à un ange du ciel, les démons mêmes n'osent te prendre ». Il pleure; ses tortures sont affreuses; mais il l'a dit et nous le savons, une fois la plaie faite, elle sera chez lui inguérissable.

Desdémone est aussi incapable de se sauver qu'Othello de se guérir. Elle ne peut rien débrouiller, ni comprendre, saut que la fin de son bonheur est venue et que peut-être sa catastrophe est prochaine. Il lui semble dormir, entendre les injures comme en rêve ; elle est une enfant, une manière de child-wife; son mari aurait dû la gronder comme on gronde les enfants ^ Ses appréhensions grandissent et elle voudrait encore les écarter : « Mets à mon lit les draps du soir de mes noces; n'oublie pas ». Et comme elle allait renvoyer Emilie, elle ajoute : « Quelle déraison dans nos esprits! Si je meurs avant toi, tu m'enseveliras dans un de ces draps; je t'en prie ». Le chant de la vieille Barbara lui revient à l'esprit, le chant du saule, « emblème » , avait

i. Those thaï teach young babes

Do il with gentle means and easy tasks : He miglit liave cliid me so; for, in good failli, I am a cliild to chiding. {IV-2.)

écrit Spenser, « des amants abandonnés ». Elle chante; elle s'interrompt. Qui frappe? C'est le vent.

La scène finale est horrible , ouverte par le monologue d'Othello sur la vie qu'il peut ôter, le flambeau qu'il peut éteindre et que nul feu prométhéen ne saurait rallumer; puis ce sont les terreurs de la femme-enfant, ses supplications, sa demande de vivre jusqu'à demain, et son dernier mot s'exhalant avec son dernier souffle, mot de pardon, dernière parole d'amour, mot qui révèle, dans ce cœur tremblant, une générosité de héros.

Dans la vie, le comique n'est jamais bien loin du tragique; dans la pièce de Shakespeare non plus. Le poète hait les classiGcations absolues; si quelques personnages, se rapprochant du type abstrait, se glissent dans ses pièces, ce sont des exceptions. Pour l'ordinaire ses héros sont variables; ils subissent l'ctlet des circonstances; ils n'appartiennent pas à des catégories tranchées; nous pourrons voir, suivant l'occasion, des rois comiques et des paysans tragiques ; il en est des personnages comme des pièces mêmes : des scènes risibles couperont un drame sombre et des scènes sérieuses une comédie. Le grave ou le plaisant dominent suivant le cas, mais ni l'un ni l'autre ne sont totalement exclus; c'est la vie.

l'n orage éclate, le navire va sombrer, le sort des marins et des passagers tient à un fil. Ces passagers sont des rois, des princes, des grands dignitaires. La première scène de la Tempête est toute une tragédie et toute une comédie, Tune poignante, l'autre risible, aussi vraies l'une que l'autre: et les deux impressions, également fortes, sont données

en quelques phrases. Le péril est si grand que c'est déjà l'égalité d'après la mort qui commence. Les marins ont perdu tout respect pour les hauts seigneurs qu'ils ont l'honneur de transporter : « Allons, descendez je vous prie. . . vous gênez la manœuvre ! Rentrez dans vos cabines ! vous aidez la tempête... A la cabine ! silence,, ne nous encombrez pas.

Gonzalo (qui a demandé toute sorte de renseignements et se figure avoir encouragé les marins, comme c'est le cas pour tout grand personnage en pareille occurrence). — Bien; rappelle-toi, toutefois, qui tu as à bord.

Le maître d'équipage. — Personne que j'aime mieux que moi ».

Et comme la tempête s'aggrave, les différents caractères se dessinent plus nettement, le fond des natures paraît. Les grands dignitaires restent cérémonieux et hiérarchiques jusqu'à la fin, tant le métier a pénétré profondément leur nature. Il y a dans leur persistance professionnelle de quoi rire et de quoi admirer, car la mort va les prendre et si ridicules que soient leurs préoccupations, du moins ont-ils le courage de penser à autre chose qu'à leur trépas.

« Antonio, — Sombrons tous avec le Roi.

Sebastiano. — Allons prendre congé de lui ».

De même que, dans la tragédie, Shakespeare n'entend pas faire converger les regards sur un héros centre de la pièce; de même, dans la comédie, son intention n'est pas de dérouler sous nos yeux un caractère , entouré d'access oires servant à en accentuer le relief. Il montre des individus, avec leurs grandes et petites qualités, leurs contradictions, leurs tenants et aboutissants, leurs parents, leurs domestiques, leurs voisins; tout le bruissement et l'agitation de la fourmilière humaine. Dans ses pièces, la sagesse n'a pas de représentant attitré; aucun Ariste, aucune

Éliante. La sagesse, il en reste des lambeaux à tous les buissons; à nous de les recueillir, s'il nous plaît, sur la lande où a passé le fou, sur la grand'route où s'est traîné Falstatf, dans les prés où Autolycus a chanté sa chanson.

La sagesse n'a pas de représentant attitré ; les personnages sont des individus, non des caractères; le genre luimême n'est soumis à aucune règle. 11 n'a pas de limites visibles ; maintes pièces sont des tragédies ou bien des comédies, comme on voudra. Les personnages à l'esprit le plus gai et les caricatures les plus boullbnnes se rencontrent dans les drames à catastrophe épouvantable : Mercutio. Peter, la nourrice, dans Roméo et Juliette. Les comédies proprement dites sont faites d'éléments aussi variés que les drames lugubres. On y trouve des farces d'écolier, des visions du royaume des fées, des danses, des chants , des pageants, des intermèdes mimés, des jeunes filles déguisées en page pour courir après leur amant, des scènes d'auberge, des scènes pastorales, des scènes de la vie de province et de la vie forestière en des Ardennes imaginaires; des querelles, des gourmades, des indécences, des assauts d'esprit, la plus fine plaisanterie et la plus grossière. 11 s'y rencontre des traits dignes de Molière, parfois les mêmes que dans Molière qui les réinventera pour son compte : « Nous sommes tous fragiles », dit l'hypocrite Angelo, devançant Tartufe. D'autres fois, si grande est la variété, le personnage ridicule donne un avant-goùt du genre d'humour auquel Punch nous a habitués : « Si je m'enivre, dit Slender, en se rengorgeant, je veux que ce soit avec d'honnêtes gens qui craignent Dieu, et non avec des coquins d'ivrognes* ».

La plus grossière plaisanterie, la plus facile, de l'elTet

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