‹ Histoire littéraire du peuple anglaisChapitre 217 sur 290 · Merry Wives, M · texte numérisé non relu

Merry Wives, M

le plus assuré, se retrouve un peu partout, même dans les pièces historiques où un bâtard de Faulconbrige, seulement esquissé dans la pièce-modèle, mais poussé à la charge par Shakespeare, déchaîne le rire par ses gestes et ses propos de forte brute, vaillante et joyeuse. Le policier stupide, l'imbécile qui prend les mots l'un pour l'autre, le clown qui exécute à contre-sens les commissions qu'on lui donne, l'Irlandais, l'Écossais, le Gallois parlant chacun son jargon, sont des moyens d'amuser infaillibles; Shakespeare ne se lasse pas d'y recourir, ni l'auditoire .de s'en égayer. L'avantage est tellement assuré que, pour l'avoir une fois de plus, le poète, si respectueux en général, des données préétablies, va jusqu'à se priver, dans Beaucoup de bruit pour rien, du grand effet saisissant que lui offrait, pour la scène de l'église, la nouvelle de Bandello; il y renonce afin d'avoir une occasion de dialogues entre policiers ineptes disant « senseless » au lieu de « sensible », « statues » au lieu de « statutes », etc. Les méfaits du traître leur sont révélés par des comparses qui choisissent, pour se les raconter l'un à l'autre, tout juste l'endroit de la rue où les watchmen sont assis : ce n'est pas très vrisemblable, mais qu'importe? le théâtre retentissait d'inextinguibles rires.

Les luttes d'esprit étaient aussi d'un effet immanquable : on sait que le public d'alors pouvait passer une aprèsmidi entière à un « wit combat » improvisé. A plus forte raison était-il ravi aux parades et ripostes d'un Mercutio, d'une Rosalinde, d'une Béatrice, d'un Benedick; aux ruades de Kate la mégère et de Petrucchio son dompteur; même aux torrents d'injures d'Apémantus ou de Thersite : il trouvait ces injures ingénieusement inventées; c'était encore, à ses yeux, une manière d'esprit, des flytings à la mode écossaise. L'esprit est la qualité sur laquelle insiste, en son langage fleuri, le pirate qui publia la pièce où

HISTOIRE LITTÉIUIHE. — T. II. 47

figure Thersite : « Le sel des comédies de cet auteur est d'une telle saveur qu'on les croirait nées dans la mer qui donna le jour h Vénus », Ses pièces, ajoute le même, sont de celles que les gens du monde viennent entendre pour se meubler la cervelle de spirituelles reparties*. Le public admirait toutes ces jongleries de mots, comme il eût admiré dans la rue, attroupé bouche bée, les jongleries d'un faiseur de tours. Le succès de Pcinea d'Amuitr perdîtes ^^ssni averti Shakespeare, de bonne heure, de l'infaillibilité de cette méthode. Tard dans sa carrière il voyait reprendre encore cette médiocre œuvre de jeunesse. « J'ai passé toute la matinée, écrivait sir Walter Cope h lord Cranborne, en IG05, à courir après comédiens, faiseurs de tours et autres créatures du même genre, mais ils se cachent je crois. Je leur ai laissé un mot, et Burbage enfin est venu. Il dit qu'il n'y a pas en ce moment de nouvelle pièce que la reine (Anne de Danemark) n'ait pas vue, mais ils en ont repris une ancienne appelée Peines d'Aniovr perdues qui, par son esprit et sa.galté, plairait, croit-il, énormément. On la jouera donc demain soir chez lord Southampton, à moins que vous ne demandiez que le tout, corpus ctnu causa, soit transporté dans votre maison du Strand- ».

Les secousses de gros rire tenaient l'auditoire en éveil ; de fines remarques (elles abondent) n'eussent pas suffi. C'est ce qui explique que, souvent, ce pétillement est, à notre goût, trop bruyant. Ce qu'on appelait alors pétillement, ce que les personnages même des pièces appellent

1. « And ail such dull and heavy-wiUed worldlings, as wcre nover capable of Ihe wiUe of a coinniedie, romming l»y report of them lo his représentations, havc found thaï witle there, thaï Ihey never found in themselves, and liaTe parted beller-wiltied llian they camo », Préface de rimprimenr, pour l'éd. de ifid'j,

2. Document trouvé dans les papiers dHatfield par Halli\\cll-Pliillipr>s et publié dans ses OutUnes.

LE COMIQUE. 73<.t

ainsi, cachant à peine leur admiration pour leurs propres réussites de « wit-crackers ^ », nous semble plutôt fusillade ; même l'aimable Rosalinde qui fait de si jolies remarques (celle-ci par exemple : « Quand les amoureux sont au bout de leur rouleau et ne savent plus que dire, ils s'embrassent »), a dans la voix des notes terriblement rauques. Béatrice décharg-e ses traits comme une catapulte lance des pierres, et sans plus faire attention à qui les reçoit; dès la première scène, elle prend pour confident de ses sentiments sur Bénédick, un messag-er, qui doit la juger une bien impertinente évaporée. Au lecteur d'aujourd'hui, elle parait prétentieuse et encombrante; ses fortes taquineries, jugées alors si élégantes, font songer par moment aux querelles de collégiens, aux gourmades de paysans amoureux 2.

Avec cela , de fines observations en quantité , d'innombrables aperçus révélant brusquement et d'un mot ce que la nature humaine renferme de vices cachés ou de secrètes grandeurs; mot inattendu que prononcera, par hasard, un laquais en arrangeant les chaises, ou un héros de drame (« Comment peut-on bien être orgueilleux? » dit Ajax, l'orgueil même), et qui secouera l'auditeur, lui sera comme

1. Much ado, se. dernière. Dans Taming, de même, des assauts de paroles ressemblant fort à des échanges de coups de trique, sont jugés par les personnages de la pièce comme étant de l'esprit le plus vif :

How likes Gremio thèse quick witted folks? (V-2.)

De même encore dans Love's Labours lost :

Their conceits liave wings Fleeter than arrows, bullets, winds, thougbt, fleeter tliings. (V-2.)

2. Béatrice ne se mariera pas. Alors, dit Benedick, « some gentleman or olher shall 'scape a predestined scratcbed face:

Béatrice. — Scratching could not make it worse an 'twere such a face as yours were »; etc. M. Cf. scènes analogues dans Love's Labours lost, entre Biron et Rosaline, Il-l ; dans J/ro Gen//ewu'n, entre Valenlin et Thurio, II-4; et, tout à l'autre bout de la carrière du poète, dans Tenipes(, II- 1, ou dans Cymbeline, 1-3.

un trait de lumière, et le laissera hésitant, tout ému, entre le rire et les larmes. Ces traits abondent dans Hamlet.

D'admirables scènes aussi, de comique moyen, décrivant à miracle la vie quotidienne, des états d'esprit ordinaires ', les contradictions des caractères humains-, ou bien la tranquille vie de province, les petites ambitions, les petites rivalités qui en rompent la monotonie ; l'effarement aussi que produit en un tel milieu l'arrivée d'un Falstaff.

Falstaff et sa bande appartiennent aussi parfaitement à Shakespeare que Gargantua et Panurge à Rabelais, Don Quichotte et Sancho à Cervantes. Le personnage est unique en son genre, aussi justement célèbre, et aussi digne de l'immortalité, costume, tournure, genre desprit, vices, accointances, tout ce qui le concerne, le son de sa voix, la couleur de ses joues et de sa barbe, nous sont présentés avec une netteté incomparable. Callot n'eût pu dessiner d'une pointe plus exacte le contour du personnage que n'a fait Shakespeare en trois lignes quand il le représente balançant un ventre énorme sur ses minces jambes, suivi de son page, et « pareil à une truie (jui aurait écrasé tous ses petits excepté un ». Aussi gras que Panurge est maigre, il a autant d'esprit et de ressources, de promptitude à la repartie •', d'habiles manières pour esquiver les coups, attraper les bons morceaux, laisser aux autres le poids de la

1. Voir par ex. la ravissante premii're scone du Marchand fie \'eHise.

2. Ex. ce trait, digne de Molière, dans le rôle, par ailleurs, médiocre d'Adriana. Elle se plaint amèrement de son mari : quatre lignes d'épitbètes injurieuses. Mais alors, dit sa sœur, pourquoi en éles-vous jalouse?

Ah! but I think tiim better tlian 1 say.

Errors, lV-2.

Page 1