‹ Histoire littéraire du peuple anglaisChapitre 222 sur 290 · As you like it, 1II · texte numérisé non relu

As you like it, 1II

par images; les objets se présentent à son esprit avec une vivacité intense, parés de rayons, nimbés. Parfois, il est vrai, cet éclat môme fausse les contours et les déforme ; ce n'est plus alors poésie, c'est exagération et mauvais goût. Tel est le cas, par exemple, lorsqu'il s'agit de larmes ou de soupirs. Ces marques d'émotion ne s'oil'rent guère à l'imagination du dramaturge autrement que sous l'aspect d'ouragans et d'océans. Les Romains risquent de faire déborder le Tibre avec leurs larmes; Kichard II, de gâter la moisson avec ses pleurs et ses soupirs. Juliette est « une barque, une mer et un aquilon », ses larmes sont la mer, ses soupire l'aquilon. Laerte ne pleurera pas Ophélie : « elle n'a déjà eu «jue trop d'eau' ». C'est une habitude prise; le poète y revient sans cesse, presque machinalement; ses hérostrouvent qu'ils n'en ont jamais assez dit; ils tâchent de se surpasser. Richard II propose un concoure de larmes, « a pretty match with shedding teare » : à qui, en les faisant choir toujours au même endroit, se sera le plus vite creusé une tombe. C'est peu , pense la reine Elisabeth dans Hichard III, et elle aspire à « noyer le monde », avec les siennes.

Si Shakespeare laisse toujoure à ses pereonnages leurs sentiments naturels et leur permet de s'expliquer en liberté et de plaider leur cause, presque à l'excès, souvent en revanche il leur vole leure sensations poétiques; il les pousse de côté, s'accoude à la fenêtre à leur place, et regarde le monde. Aucun personnage d'aucune pièce ne peut dire l'heure qu'il est sans que l'idée de cette heure n'éveille dans l'ilme de Shakespeare toute sorte d'images qui l'enchantent et qu'il s'arrête à peindre, pour son propre agrément. In-

1. JhUus Cxsar, I-J. — Richard II, III-3. — Romeo and Julief, 1II-5. — Hamlet, IV-7. Roméo sort le matin, augmentant la rosée par ses larmes et les nuages par ses soupirs :

Adding to cluuds niorc clouds ytïWi liis deep sighs. ti^l.)

quiet de savoir s'il vivra ou mourra, le vieux roi de France interroge Hélène. Hélène voudrait répondre : avant deux jours vous serez guéri ; mais Shakespeare, prenant la parole, se donne à lui-même le plaisir de s'exprimer ainsi en son lieu : « Avant que deux fois les chevaux du soleil aient fait accomplir au lumineux porte-flambeau sa course circulaire ; avant que deux fois, dans les ténèbres et l'humidité occidentales, Hespérus ait éteint sa lampe sommeilleuse , ou que le sablier du pilote ait vingt-quatre fois signalé le passage des minutes insaisissables... » vous guérirez. Encore Shakespeare ne dit-il pas : vous guérirez; trois images successives remplacent ce mot^.

A ses yeux, sous ses mains, les êtres inanimés et les abstractions prennent vie ; il ne peut penser à la santé ou à la maladie (comme dans l'exemple précédent 2) sans en faire des êtres animés; nommer la terre sans songer au sein de la terre : Bolingbroke a marché, « pendant plusieurs milles, sur son sein pacifique ^ ». Se retenir, se maîtriser,

1. All's well, ll-l. Si l'oa alléguait qu'ici Hélène adopte exprès le ton prophétique, on reconnaîtrait sûrement que, dans Hamlet, ce ne peut être Horatio, mais bien Shakespeare, qui dit aux soldats sur la terrasse :

But look, the morn, in russet mantle.ciad, Walks o'er the dew of yen higli eastern liill.

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