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Le tout dans la 2° partie, section II, membre

Des lecteurs nombreux, bien disposés, avides do s'instruire encouragent aussi ces chercheurs et observateurs qui s'appliquent à débrouiller les origines et examinent ce que furent, dans le passé, l'honmie, la société, les empires, les civilisations successives. Les savants et les historiens du temps d'Elisabeth, qui survivent sous Jacques I""", jouissent d'une faveur ininterrompue et s'appliquent à leur art avec plus d'ardeur que jamais. L'illustre CamchMi. qui avait donné sa Britannia en 1586, publie ses lieinaines en 1G05, et on a déjà vu avec quel succès. C'était un simple recueil de notes, de textes, d'oliservations, mais justement on les aimait de plus en plus maintenant, comme faisant toucher, pour ainsi dire, les réalités. Daniel le poète et Speed le chroniqueur donnent leurs Histoires «l'Angleterre en 1611 et 1612; le père de llabington l'auteur de Castara, amasse des documents en vue d'une Histoire d'Edouard IV qu'im primera son fils; KnoUys poursuit ses travaux sur les Turcs et leui"s empereurs. Au coui*s de la même période, brillent Bacon, Raleigh, Selden; Drummond de Hawthornden prépare une histoire d'Ecosse; Heylyn une Histoire de la Réforme en Angleterre ; John Spottiswoode, une Histoire de l'Église écossaise ; lord Herbert de Cherl)ury, un Henri YIII ; D'Ewes, soignant fort ses faits et ses dates, compile un Journal des Parlements d'Elisabeth et prend des notes (juotidiennes qui lui serviront pour écrire ses mémoires' ; Fuller publie son Histoire des Croisades, compose une Histoire de l'Eglise anglaise et réunit les matériaux de son

1. Aulobiography, restée inédite jusquVn 1845; éd. Halliwell, 2 vol. 8». Grande admiration \H>\iT l'a invaluabie trutli » de De Tbou ; infra, p. 884.

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ample et fameux recueil de Inographies anglaises les Dignitaires : destiné à paraître dans la période suivante^.

Les publications de textes historiques et de travaux archéologiques croissent en nombre et en importance 2, pendant que la connexité des genres auxquels se rattachent moralistes, essayistes, historiens et antiquaires est montrée par le plaisir et le succès avec lesquels la plupart d'entre eux passent d'une spécialité à l'autre. Outre son Henri VIII, ses vers et ses œuvres philosophiques, lord Herbert de Cherbury laisse, ainsi qu'on verra, une autobiographie qui tient à la fois de l'essai psychologique, de l'histoire et surtout du roman héroïque 3. Fuller publie un livre fait de biographies historiques, d'essais et de caractères groupés en un seul tout*. Le célèbre Selden, bbéral, sarcastique,

1. The Holy Warre, 1639; The Church History of Britain, 1655; The History of the Worthies of England, 1662. Sur l'art historique antérieur voir supra, pp. 88, 297.

2. V. entre autres : H. Spelman, Archxoloyus, in modum Glossarii, 1626 (première ébauche d'un Du Carag^e ; s'arrête au mot « luto »); Concilia, décréta, leges (1066-1531), Londres, 1639 et s.; W. Wats, Matthaei Paris... Historia, Londres, 1640; Roger Twysden, Historiée Anglicanae Scriptores decem, Londres, 1652; Dugdale, Monasticon Anglicnnum, 1655 et s., 3 vol.; Antiquities of Warwickshire, 1656; traités et publications de Selden (voir plus loin, p. 882), d'Usher, le savant archevêque d'Armagh (1581-1656) : A discourse of the religion anciently professed by the Irish, Dublin, 1623 ; Annales Veteris Testamenti, 1659; Works, Dublin, 1847 et s., 17 vols. Cf. supra, p. 295.

3. The Autobiography of Edward, lord Herbert of Cherbury, éd. S. Lee, Londres, 1886, 8°; la 1'" éd. avait été donnée par Horace Walpole en 1764. A rapprocher, l'autobiographie, plus mirifique encore, de sir Kenelm Digby (1603- 1665) : Private memoirs... writlen by himself, éd. Nicolas, Londres, 1827, 8°; écrit sous forme de roman à clef, genre alors très populaire et dont nous aurons à nous occuper plus tard, ainsi que du rôle de ces deux auteurs dans le mouvement philosophique du siècle.

4. The Holy State; The Profane State, Cambridge, 1642, fol.; mélange de biographies et d'essais : « Of travelling; of company; the good husband; the harlot; the atheist », etc. Style aimable et pittoresque, mais excessive recher- ■ che de l'esprit; impardonnable biographie de Jeanne d'Arc, classée parmi les profanes, avec César Borgia et cette Jeanne de Naples « dont les péchés,

iiiditrérent aux honneurs, d'une science prodigieuse, un des rares Anglais qui fitteignireut, avant le XVIIP siècle, à une renommée européenne*, étudie les origines des lois et des usages britanniques, examine les règles du droit maritime international, édite des textes anciens, apprend les langues orientales, étend à l'intini le champ de ses recherches, et donne, dans toutes ses œuvres, une attention spéciale aux mœurs des peuples et aux mouvements et tendances de l'esprit humain.

Ce savant historien, ce légiste, cetol)set\ idcuraiidacieux, causait aussi volontiers qu'il écrivait. Ses discours entre amis étaient semés d'aphorismes, de portraits satiriques, de conseils sérieux ou railleurs, de pensées frappantes et spirituelles, faciles à retenir. Vu de ses secrétaires en fit un recueil, et le grand homme, au renom immense, doit à ce minuscule livret de demeurer au nomlire des auteurs sans cesse réimprimés et couramment lus. Seuls les spécialistes consultent encore, ([uand ils y sont obligés, ses gros in-folios, la plupart en latin, sur les lois bretonnes et saxonnes, sur les Titres de Dislinction, où il traite des rangs, dignités et préséances et recherche doctement s'il y avait des rois avant le déluge ; sur la Dîme, à travers les âges, depuis Abraham; sur les Marbres d'Arundel, travail d'anti- «juaire et d'épigraphiste remaniuable à sa date; sur les antiquités sémitiques ; sur la Mer fermée^ le fameux livre

dit Fuller en son style ultra-précieux, étaient |.n-s<jiii- enroués à force de crier vengeance ».

1. « Le plus grand homme que l'Angleterre ait jamais eu pour les Belles Lettres «. Colomiès, Itecuvil de l'arliculnritcs. l«65. John Selden, né en 1584, élève d'Oxford, ami de Ben Jonson, de Camdcn, de sir Robert Colton, de Draylon, de William Browne, très mêlé au monde savant, littéraire et politique, longtemps membre dn Parlement, à dater de 10.23, opposé aux exagérations des deux |>arUs extrêmes, avait une connaissance des langues orientales rare à cette époque; il mourut en ir>.l4. Opéra omnia, Londres, 1726, 34 roi. fol.

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qui ne put prévaloir contre Grotius^ Mais le recueil de ses Propos de Table se lit toujours-; s'il ne représente pas tout l'esprit deSelden, on y voit, du moins, avec quelle audace les penseurs commençaient à parler des choses saintes et des vérités consacrées. Selden annonce le XVIIP siècle, et fait prévoir Hume et Voltaire. Il est persifleur et destructif; il prend uii plaisir particulier, comme plus tard Voltaire, à railler les idées reçues, les respects usuels, les formules et les croyances consacrées, tout ce que l'habitude a fait admettre si longtemps qu'on ne pense plus à discuter : religion, prêtrise, royauté. Ces grandes statues alignées sur la route que suit l'humanité semblent taillées en un marbre impérissable ; Selden s'approche et donne un chiquenaude à l'image qui se fend. L'exemple est inquiétant et encourage d'autres audaces : ce téméraire a touché à la statue divine, et la foudre n'est pas tombée.

Il parle sans respect du baptême, de l'autorité des Écritures, du rôle des pasteurs et des prédicants, quelle que soit leur secte ; des rois qui sont « une chose faite par les hommes à leur propre avantage et pour avoir la paix » . Il excelle aux comparaisons malicieuses et aux aphorismes saisissants : le fâcheux dans le mariage est que l'affaire est « sans retour. Les grenouilles d'Ésope montrèrent leur sagesse; elles avaient grand soif, mais ne voulurent pas sauter dans le puits, parce qu'elles n'en auraient pas pu sortir » . Il faut gouverner sans bruit ; voyez ce bateau ; les rameurs « battent l'eau, s'essoufflent et jurent; mais celui

l.Jani Anglorum faciès altéra, 1610; Tilles of Honour, 1614; History ofTythes, 1617, qui lui valut de sérieuses difficultés avec le clergé; De Dits Syris, 1617, sur les idoles asiatiques mentionnées dans la Bible; Marmara Arundeliana, 1629; Mare clausum seu de Dominio Maris libri duo, 1635. en réponse au Mare liberum de Grotius, 1609.

2. Table Talk, being the discourses of J. Selden, or his sence of varions matters of veighi and high conséquence, Londres, 1689; éd. par son secrétaire, R. Milward; réimpr. par Arber, 1868.

qui gouverne, assis immobile à la poupe, semble à peine remuer ».

Les écrits historiques composés dans cette période se distinguent, par plusieurs traits, de ceux d'auparavant. D'abord, le point de vue, si volontiers particulariste des auteurs de l'époque Tudor, s'élargit, et la principale œuvre de cette catégorie sera, sous Jacques l", non pas une chronique d'Angleterre, mais une Histoire du monde. Ensuite, une importance de plus en plus grande est accordée aux sources, à l'exactitude, aux travaux d'archives*. Sir Simonds d'Ewes, ayant achevé son grand f>uvrage, de mérite littéraire nul, mais de valeur histori(|ue incomparable, sur les Parlements de la reine Elisabeth (où l'on voit paraître, à la file, tous les orateurs du temps. Bacon en tête, et où il consigne par le menu les incidents de chaque séance, sans môme oniettre celle du 1" mai-s 1585, qui dut être levée parce que, la veille, le speaker avait pris « une certaine médecine »), se trace un plan de vie et énumére les œuvres, toutes historiques, auxjjuelles il entend consacrer le reste de son existence. La principale devait être une histoire de la (irande Bretagne écrite, en entier, d'après des sources originales, « pour la réforme de toutes les histoires ou chroniques de ce genre publiées jusqu'ici^ ». Il meurt sans avoir rempli sa tAche, mais alors le combattif lleylyn taille sa plume, surveille les auteurs, et gare à ceux dont les dates sont fausses et les faits

1. Et on se vante de telles recherches : préfaces de Camden, de Daniel, de Simonds d'Ewes, de Ht'rl»ert of Clierhur), elc. Ce dernier dédie au roi son livre : « The substance thereof in ail lioinc afTairs liath been drawn chlelly oui of your Majesties records ». Life and raigne of king Henry VIll, 1649, cl. Dédicace au roi.

2. Préface de T/ieJournals of ail ihe ParUamenls...of Queen Elizabeth. Londres, 1682, fol. (beau frontispice : une séance royale au Parlement). D'Ewes y travailla delfi"^'.) à 1(>3[2] ; né en 100'2, lon^^temps membre du Parlement; il mourut en 1650.

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mal contrôlés! Ancêtre des critiques modernes, il suit, page par page et mot par mot, le texte des écrivains appelés devant son tribunal et il relève chacune de leurs bévues. Il a le tort, comme plus d'un de ses successeurs, de trop laisser voir le plaisir qu'il y prend, et ses sonneries de trompettes, à chacune de ses petites victoires, sont plus que ne demande le culte de la Vérité *. Enfin, ce dogme que l'histoire n'est pas seulement une science, mais un art se répand et sera bientôt universellement admis.

<( Ce qui a le plus manqué à nos anciens auteurs » , écrit Edmond Bolton, sous Jacques V% « est l'art et le style ». Le soin de la forme ne doit pas, sans doute, nuire à la vérité, qui est « la gloire suprême d'un historien », mais c'est un complément nécessaire, qui ajoute à l'éclat des œuvres et au plaisir du lecteur. Quiconque veut écrire l'histoire en anglais <<■ ne saurait prendre trop de soin de son style » . Qu'il recherche les bons modèles, tels que l'œuvre historique de sir Thomas More, certains passages de sir Henry Savile, les écrits de Hayward, ceux de Raleigh, ceux surtout de Bacon 2. Les vieux chroniqueurs sans art deviennent des sujets de raillerie. Cowley ne détaillera pas les artifices des belles dames qu'il aime : « En le faisant, je deviendrais plus interminable (surtout si je réservais, comme eux, place à tous les changements de temps) que Holinshed ou que Stow 3 » .

1. Examen hisloricum, or a Discovery and examination of the mistakes, falsities and defects in some modem historiés, Londres, 1659, 8»; dirigé surtout contre la Church history of Britain de Fuller.

2. Hypercritica; or a rule of judgment for writing or reading our histor[ies], de date incertaine, mais du temps de Jacques I"'; Oxford, 1722, et dans Haslewood, Ancient critical Essays, 1811, t. II; œuvre d'Edmond Bolton, poète (pièce de lui dans England's Helicon) et historien, traducteur de Florus, auteur d'une histoire de Néron, 1627; mort vers 1633. Opinions d'Ascham sur l'art historique, supra, p. 90.

3. The Chrûnicle, a Ballad, de date incertaine; dans Works, 1668.

Bacon, dans ses écrits historiques dont le principal est son Henri Vlly continuait la tradition de More, mais modifiée par ses tendances et son tempérament particuliers^ Il contemple avec une équanimité olympienne la bataille humaine et tire la conséquence de cecju'il voit avec la tran- (juillité d'un alsrébriste résolvant une équation. Son tableau a, par suite, quelque chose de morne et de g^lacé ; l'histoire doit donner le sens de la vie, puisque sa raison d'être est de représenter la vie : une vie éteinte qu'il faut ranimer sous nos yeux. De là le charme et la (b'fficulté du genre qui réclame tant de qualités rarement réunies: jugement, esprit, conscience et cœur. Bacon en a plusieurs, et son œuvre est par là de grande valeur; mais il ne les a pas toutes : les Gibbon, les Augustin Thierry, les Macaulay futui-s amélioreront sa méthode; ils tâcheront d'égaler son équité, la correction de son style et son bon goût; ils n'imiteront pas son cabne imperturbable, la fatigante majesté de phrases si longues qu'on perd le souffle à les dire, et cette manie d'énumérations qui lui fait reconnaître que son héros Henri Vil avait trois raisons de convoquer le Parlement et trois titres à la couronne et que, pour trois motifs, ces trois titres étaient contestables : sacrifices faits à cet amour de la syniétrie que la Renaissance avait mis à la mode, dont un artiste comme Palladio avait fait la règle fondamentale de son architecture, et qui avait inspiré tout récemment à d'Aubigné l'ordonnance de sa grande Histoire universelle^.

1. The Historié of the raigne of king Ifennj the seventh. Londres, 1622 (Works, éd. Speddiog etc., 1890, l. VI), bientôt traduite en latin par luimtime, réimprimée sur le continent et considérée comme oBuvre classique par toute l'Europe.

2. Histoire Universelle... dédiée à la Postérité, Maillé, 161 fi, fol.; trois volumes contenant chacun cinq livres, dont chacun »<' termine par un traité ou éditde paix, « servant di« home i>, dit l'impriinrur au lecteur; et il révèlf encore d'autres complications et symétries non moins artllicielles.

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Ce qui manque à Bacon se trouve en partie dans Raleigh : l'émotion et la sympathie humaines ; un langage moins solennel, variant mieux avec les changements d'occasion et de sujet.

A l'avènement de Jacques P"", les ennemis de Raleigh avaient obtenu son emprisonnement et son procès pour trahison : il aurait, d'après eux, contesté le titre du roi, favorisé Arabella Stuart, etc. Les accusations étaient obscures, les preuves très faibles ; sir Edward Coke , l'Attorney royal, y suppléa par des insultes, au milieu desquelles c'est un spectacle saisissant de voir Raleigh, aussi ferme que sur le pont de son navire, garder sa présence d'esprit, parer les coups, répondre avec modération, presque avec galté, malgré l'enjeu de la partie ainsi liée et qui était sa tête. « Tu es un monstre, glapissait l'Attorney, tu as visage anglais, mais cœur espagnol.

Raleigh. — Laissez-moi répondre.

L'Attorneij. — Tu ne répondras pas... Tu es une vipère, car je te tutoies, toi, traître... araignée d'enfer!.. , Je ne peux trouver de termes pour qualifier tes vipérines trahisons.

Raleigh. — Il semble, en effet, que les mots vous manquent, car vous venez de répéter la même chose une douzaine de fois* ».

Le jury, sur qui les grands mots et les grands gestes de Coke (à un moment, il s'était renversé sur son siège, refusant de parler, sous prétexte qu'en lui recommandant un langage plus décent, les juges prenaient parti pour le traître) faisaient leur effet, rendit un verdict de culpabilité, et l'accusé fut condanmé à être pendu, éventré, brûlé, décapité, enfin coupé en quartiers.

1. Works, éd. Oldys etBirch (très médiocre^, Oxford, 1829, 8 vols 8". 1. 1, pp. 649 et s.

Le roi suspendit l'exécution de la sentence et Raleigh demeura prisonnier à la Tour, avec Tincossante pei*spective de léchafaud. Il obtint, au bout de quatorze ans, la permission d'en sortir pour réaliser, s'il pouvait, le rêve de toute sa vie et découvrir enfin Manoa, capitale du pays de l'or. Le roi, passionné pour la paix et inquiet de querelles possibles avec l'Espagne, avait consenti avec peine ; il interdit à la reine d'aller visiter l'audacieux explorateur sur son vaisseau, et celui-ci mit à la voile, le 12 juin 1617, sous les plus fâcheux auspices, emmenant sur ses navires « l'écume » des ports anglaise Le succès l'eût lavé de toutes ficcusations, et il ne rencontra que déboires; «lébartjué à « Calliana » ou Cayenne, ses efforts pour gagner les terrains aurifères (très réels comme le prouvent aujourd'hui nos propres exploitations^, furent vains; des épidémies décimèrent ses éijuipages; contrairement à ses engagements formels, il ne put éviter des rencontres avec les Espagnols ; au cours de l'une d'elles son vaillant jeune fils fut tué. L'ambassadeur Gondomar ne cessait de protester à Londres contre « l'Armada » de Raleigh.

Dès son retour, le navigateur fut appréhendé, et le roi décida de laisser exécuter, pour calmer l'Espagne, la sentence qui avait condamné Raleigh, «juinzc ans plus tAt, conmie traître « ayant le cœur espagnol ». Anne, la frivole mais bonne Danoise, essaya en vain de le sauver. Raleigh, après avoir fumé une dernière pipe (ce que ses ennemis jugèrent indécent), avoir pris congé des siens et protesté de son innocence, fut décapité dans la cour du vieux palais, à Westminster, le 29 octobre 1618.

La majeure partie de ses années de prison avait été

, 1. Voir toutefois ses remaninables ordres de route aux bâliments de sa flottille 3 mai 1617, Works, t. VIII, p. 683.

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consacrée à la composition de son Histoire du Monde * ; il s'y était préparé par de considérables lectures. Son intention était d'écrire l'histoire des peuples jusqu'aux temps modernes, puis de se restreindre plus spécialement à l'histoire de l'Angleterre et de la France. Il ne put, d'ailleurs, même pas achever sa première partie et, ayant commencé au chaos, il s'arrêta aux successeurs d'Alexandre. Ce que son livre offrait surtout de nouveau était l'ampleur des vues générales, le charme, l'intérêt et souvent la profondeur de ses réflexions philosophiques, l'agrément d'un style qu'il savait rendre, suivant l'occasion, coloré, imagé 2, sarcastique ou attristé, en évitant à peu près toujours le mauvais goût et les pointes si admirées de son temps.

La note dominante dans son œuvre est cette mélancolie qui paraissait çà et là, un peu partout, du temps de Jacques I" et que le destin du prisonnier ne justifiait que trop. La sienne toutefois est résignée et courageuse ; il regarde la tempête d'un œil assombri, mais sans peur. A voir le sort des hommes et des empires, il est pénétré par le sens du transitoire : tant de peines, de dangers, de massacres pour conquérir le monde !... ((Et, de Babylone, de la Perse, l'Egypte, la Syrie, la Macédoine, Garthage, Rome et le reste, rien ne demeure. Pas un fruit, pas une fleur, pas une feuille ou un brin d'herbe sorti de ces semences, ne se voit plus sur la face du globe ; quelques racines tout au plus, quelques ruines, subsistent... tous les royaumes sont tombés ; les plus grands se sont écroulés sous leur propre poids ». Inlassables, les ambitieux reprennent néanmoins

1. The History of the World, Londres, 1614, fol. (caries et quelques vues de batailles; frontispice mettant l'œuvre sous la protection de la Vérité et de l'Expérience). Dans l'éd. Oldys et Birch, t. II et s.

2. Portrait d'Henri VIII, ainsi terminé : « To how many others of more désert gave he abundant flowers from whence to gather honey, and in the end of barvest burnt them in the hive » ! Works, t. II, p. xvi.

leur ttVche cruelle et vaine, adorateurs de cette « Renommée qui laboure dans les nuages et sème danj» Taquilon ».

Raleigh contemple les vastes champs de l'histoire, et il lui seml)le errer, comme Hamlet, dans un cimetière ; immense lieu de repos où gisent les empires d'autrefois. « 0 éloquente, juste et puissante mort... tu as réuni ici toutes les grandeurs péniblement acquises, tout l'orgueil, la cruauté et l'ambition de l'honmie, et rien ne paraît plus aux regards que ces deux mots : Hic jacet * » .

Tendances à la mélancolie et don d'observation mêlés forment une excellente sorte d'humour, (|ui est celle de Kaleigh et qui relève la monotonie de ses histoires de Jephté, Bélus ou Sénnramis.Le temps présent n'est jamais loin de ses pensées; il était trop actif et trop pratique pour se priver d'applications et do rapprochements contemporains, et il nous fait ainsi paraître moins distants ses héros et leur époque. Les merveilles qu'on rapporte sur l'enfance du monde ne sont rien à côté de ce que nous voyons : « Nous avons des géants de vice et d'injustice autrement grands que ceux de jadis qui n'étîiient remarquables (|ue par leur taille. Au lieu de maisons de terre et de bois, nous avons des palais si bien peints et dorés que les hommes sont connus par leurs maisons plutôt que leurs maisons par eux ».

Formé sous Elisabeth, il garde pour son pays, malgré ses sarcasmes, le sentiment des « laudatores ])atriae » d'a-

1. Préface, t II, p. vii; liv. V, chap. 6, t. VII, p. 899, et conclusion de l'ou- Trage, t. VII, p. 9()0. CVst tellement déjà la mélancolie moderne qu'un des plus sages et des mieux disants parmi les liistoriens d'aujourd'hui, des moins portés A i'nbattement pessimiste, écrit sur le même ton. sans |»enser copier Haleigli : « L'historien qui place le moment où nous vivons dans l'ensemble de l'histoire ne peut se défendre d'une grande mélancolie. Quelque chose 8'e»t achevé sous nos yeux; par conséquent quelque nouveauté nous menace, c«r l'histoire est une succession d'expériences... » Lavisse, Essais sur l'Allemagne Impvriale, 1887.

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lors : « On s'est demandé, dit-il, qui fut le meilleur soldat, du macédonien ou du romain? Je répondrai : ce fut l'anglais ^ » . Il est pénétré de cet esprit de curiosité que la Renaissance avait avivé de par le monde et qui aboutissait maintenant au triomphe des méthodes expérimentales. Il veut se rendre compte de tout : origine des sociétés, limites du pouvoir royal, formation de la noblesse ^ ; il n'écarte pas de problèmes comme trop difficiles, trop mystérieux ou trop sacrés; s'il ne peut les résoudre, il veut du moins les regarder en face; c'est un devoir, pense-t-il, une œuvre de courage à remplir. « Jamais on ne me persuadera que Dieu ait voulu enfermer toute la lumière des connaissances humaines dans cette unique lanterne : la cervelle d'Aristote » . L'expérience et le hasard des observations personnelles nous donnent beaucoup de clartés que la raison pure ne nous fournirait pas : « La laitière sait, tout aussi bien que le philosophe, que, si elle met de la présure dans son lait, il caillera ». La présure est la cause de cet effet; mais quelle est la raison de cette cause? le philosophe n'en sait pas plus que la laitière ^ : et sur ce point précisément, il a fallu venir jusqu'à nos jours pour que notre ignorance fût, non pas effacée, mais grâce à la méthode expérimentale, reculée d'un cran par Pasteur. Raleighne voudrait croire que des choses compréhensibles, démontral)les, et à tout le moins probables ; qu'il s'agisse des origines bibhques, du chaos, de la lumière et

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