‹ Histoire littéraire du peuple anglaisChapitre 33 sur 290 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Un soir que Wolsey donnait une fête, on vit arriver une troupe de masques, déguisés en bergers français, « qui avaient quitté leurs moutons, déclarèrent-ils en entrant, pour venir à cette réunion, rendre hommage à la beauté ». La bienvenue à tous, dit Wolsey, et aussitôt, chacun ayant choisi une dame, les danses commencèrent. Le chef de la troupe était le jeune roi.

(( Le Roi. — Cette main est la plus douce que j'aie jamais touchée. 0 Beauté! je ne t'ai pas connue avant cette heure... Dites-moi, mylord chambellan, qui est cette dame si belle?

Le Lord chambellan. — Plaise à Votre Grâce, c'est la fille de sir Thomas Boleyn, vicomte Rochford, une des dames de la Reine.

Le Roi. — Par le ciel, qu'elle est jolie! — Maîtresse de mon cœur, il serait contraire à l'étiquette que je vous conduisisse à la danse sans vous embrasser ^.. »

Du jour, quel qu'il fut, où eut lieu la scène que Sha-

I. Henrxj VII f, 1-4, par Shakespeare (et Fletcher?). La fête de York-house (moins l'incident de la rencontre avec Anne) est décrite en détail par Cavendish dans sa Life of Wolsey.

kespearc retrace en ces termes, le vrai caractère du roi commen(,'a de paraître et les vrais caractères de Tépoque devinrent manifestes. Le roi n'était pas destiné à faire oublier Auguste, Trajan, Sévère, Antonin le Pieux et Théodose, et l'époque ne devait pas être un Age d'or; l'illusion fut de courte durée. Il eût fallu, pour qu'elle se prolongeât, un concoui-s impossible de circonstances : que, dans cette période de troubles, l'Angleterre jouit du calme ininterrompu auquel elle aspirait passionnément après les désordres du quinzième siècle et qu'elle attendait de son nouveau maître. Il eût fallu que les caprices multiples, les fantaisies, les désirs, les passions, les vanités, les ambitions de ce maître fussent satisfaits sans peine et sans exception : ses ambitions les plus hautes et ses fantaisies les plus mesquines. Car, pour les êtres personnels à ce point, rien n'est mince de ce qui les touche et rien ne compte pour eux qu'euxmêmes; le reste leur est piédestal. C'est tout un que la résistance d'un pape et celle d'un ver de terre. Le masque tomba; l'archer de Robin Ilood, l'empereur romain, le « dieu Mare »>, le berger de France disparurent, et l'on vit ce que c'était que le deuxième Tudor.

Les déceptions s'étaient multipliées pour lui. Au début, l'habileté de Wolsey, l'entrain de la jeunesse, la confiance en des revanches prochaines avaient atténué l'ellet des mécomptes et rendu moins cuisantes les blessures de sa vanité; mais de telles natures n'oublient pas; pour elles, les coups répétés n'endurcissent pas l'épiderme, mais au contraire le rendent plus sensible et rouvrent à chaque fois les anciennes cicatrices. Les déboires devaient être d'autant plus nombreux qu' Henri prétendait à tout; rien n'était trop élevé ou trop bas pour lui; il ofl'rait une cible immense aux coups de la Fortune. Homme de guerre, homme d'État, homme de sport, médecin, musicien, théologien,

archer, amoureux, il se mêlait de toute chose et il lui fallait de tout en abondance. On sait qu'il entendait cinq messes par jour, comme si le paradis eût été son unique préoccupation ; il lassait dix chevaux en une chasse ; il parlait quatre langues; il s'appropria quatre cent millions de biens d'Église ; il épousa six femmes; il eût voulu être empereur et conquérir la France; être pape et presque dieu en son pays.

La Fortune fut vite lasse de lui et ne lui épargna pas ses traits. Les Écossais avaient été battus à Fiodden, c'est vrai; mais leur armée se reformait, et la belle Marie de Lorraine, aux grands yeux bleu sombre, avait préféré le roi des vaincus au roi des vainqueurs, et malgré toute la diplomatie et les supplications d'Henri, était allée régner aux côtés de Jacques V, Les Français ont perdu une bataille, mais quelle gloire en tirer? Us ont l'impertinence de s'en moquer eux-mêmes et l'appellent la « bataille des éperons » ; ils ont été, depuis, victorieux à Marignan : à cette nouvelle Henri a pleuré de rage. Fier de son adresse et de sa force, le roi d'Angleterre est entré dans la tente de François V au Camp du Drap d'or. « Il le prit, raconte le maréchal de Fleuranges, par le collet et lui dit : — Mon frère, je veux lutter avec vous! — et lui donna une attrape ou deux; et le roi de France qui est fort bon lutteur lui donna un tour et le jeta par terre et lui donna un merveilleux saut^ ». Le moine d'Allemagne avec lequel le savant roi s'est mesuré n'est pas demeuré confondu ; traité de « serpent », il n'a pas été en reste d'injures avec son contradicteur; le roi est « un sot »; c'est un Thomiste; or les Thomistes sont des porcs : « crassi illi porci Thomistae- ».

1. Histoire des choses mémorables, collection Petitot, t. XVI, p. 352.

2. Contra Henricum regem Anglix, Martinus Lutherus, 1522 {Opéra omnia, léna, 1556, t. II, fol. 548). Outre les injures, on retrouve, du reste,

138 LA RLFORMi:.

Quand on est chef d'Ltat, qu'on a défendu les sacrements, qu'on entend plusieurs messes par jour, il semble qu'on puisse compter sur le pape. Henri a besoin de lui pour son divorce, et le pape se montre intraitable; chacun de ses mariages est une nouvelle cause de déboires : ses femmes le trompent, on le trompe sur leur beauté, il se trompe sur ses propres sentiments. Il en prend une rage si forte qu'il rit, pleure, chante, demande une épée pour tuer la reine (Catherine Howard) de sa main, si bien qu'on commence à croire que le roi est « altéré de son bon sens* ».

Vers la fin de son règne, après toute sorte d'alliances et de guerres, il se trouve, avec un trésor vide, en face d'adversaires que leur longue rivalité n'a pas épuisés. Pour les beaux yeux d'Anne Boleyn qui l'avaient atteint, lui écrivait-il, « du dard d'amour' », il s'était aliéné l'Empereur, et quant aux Français, ils viennent périodiquement insulter ses rivages; dans son embarras, roi excommunié, il en est réduit à prescrire « des processions par tout le royaume, conformes aux louables coutumes suivies antérieurement en pareils cas^ ».

D'année en année, l'exaspération a grandi, le caractère s'est aigri ; Henri est devenu plus sensible à ce qui le touche et plus indifterentaux souffrances d'autrui. Le jeune roi souriait à la vie ; le vieux roi sourit aux échafauds : il ajoute

dans ce traité, la vigueur ordinaire de Luther : « Ego interrogo, qua poteslale hoc facitis?ipsi dicunt : quia sic facimus et sic fecirnus. Sit pro rationc roluntas, pro aucloritate rittis, pro jure ronsuetudo », fol. 547.

Page 1