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conduit la barque. Car il avoit fait enlever de là Bertlie, laquelle s'estoit laissée porter où on avoit voulu, comme si e'eust esté un corps mort, laissant ses jambes pendre çà et là avec sa teste, ainsi, qu'une cornemuse non enflée. On la met au milieu du revestiaire, comme est la coustume du pays, et messire Jacob ne souffroit personne approcher d'elle, de peur qu'on apperçeust qu'elle respiroit et prenoit vent. .Souvent il l'encensoit, et avec le guipillon l'aspergeoit d'eau beniste et chantoit le Lazarum. La cloche sonnoit; on faisoit la fosse: une grande bande de femmes y accouroit, criant et pleurant si asprement que les oreilles en estoient rompues à un chacun. Gingar approchoit desjà, lors qu'on estoit à In Paraclisiun. Après laquelle Antiphone, Berthe devoit estre jettée en la fosse. Gingar, approchant, crioit: « Mon père, messire Jacob, que vostre reverence veuille un peu avoir patience! J'espère quepour néant vous luy aurez donné les ensencemens de la mort, m Et, en ce disant, il entre en l'Eglise, suivy de tout le peuple, et s'en va droit à l'autel, au devant duquel il s'agenouille, et, levant ses yeux au ciel, pria environ une heure, puis, estant relevé avec une belle gravité, s'en retourne au revestiairo vers Berthe, laquelle il promet remettre en vie, et puis il lire de la gaine son cousteau, je dis le mesme couteau avec lequel il sembloit avoir couppé la gorge à Berthe et l'avoir fait mourir. Il esleva un peu ses yeux en haut, tous mouillez de larmes, et commença à faire telles prières avec une voix lamentable: « 0 mien cousteau, qui m'es plus cher que tout le reste du monde, lequel ne pourroit estre acheté par tous les thresors, quels qu'ils puissent eslre, qui avez desjà fait paroislre au monde tant de "miracles, je vous prie, par la vertu de saint Berthelemy, qui est encore rouge et ensanglanté de son sang, lors que les Roversans luy arrachèrent la peau; si en ta devotion je dis tous les jours, les genoux en terre, mon chappelet, si pour toy je jeusnetous les Dimanches, si je t'ay derobbé et enlevé d'entre les mains de ces chiens de Turcs; je te prie, je te supplie, et avec tous vœus te reprie, que comme Berthe est morte par ta playe, ainsi, par le mérite de la vertu, elle puisse maintenant ressusciter! » Ce disant, il feit deux ou trois fois le signe de la croix, prononçant entre ses dents quelques psaumes, et soudain la morte feinte commença aussi- tost I 6e mouvoir, et à ce mouvement le peuple s'escria mer-
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veilleusement; puis, eslevanfc les yeux en haut, beaucoup de personnes furent si saisis de peur, qu'ils eschapperent de là bien vistement. Et après se lève sur les pieds, disant: (( Helas! pourquoy m'as-tu tuée, ô Gingar? » Et celuy luy tait response: « Pourquoy faisiez-vous ainsi des cornes à Balde? — Pardonnez, dit Berthe, à un sexe si tendre et si fragile. La femme est faicte du masle ; la femme desire le masle : donnez-nous des gardes, vous autres, si faire le pouvez. Une femme, qui est esloignéedeson mary, ne peut, en quelque sorte que ce soit, estre sans homme. Et, si d'avanture il y en a aucune, c'est un grand miracle. » Alors tous les paysans accouroient de toutes parts, crians tant qu'ils pouvoient, et faisans retentir en l'air leurs cris et admirations, disans : « 0, ô miracle ! ô le grand miracle! entre tous les cousteaux, il n'y a point tel cousteau que cestuy-là. 0! très-sainct Gingar, nous ne t'avions jamais creu estre si dévot et avoir avec toy un si riche thresor. »
Gingar meine lors Berthe en l'Eglise, et monte avec une grande apparence dessus l'autel, et là avec belles parolles annonce au peuple le mérite de son cousteau, disant : <t 0 ! gens devotieux, voyez le sainct cousteau : voyez le cousteau, avec lequel la meschante forteresse de la Homagne, la forteresse des Roversans; pleine de meschans paysans, a renversé cruelle la peau de sainct Berthelemy, comme elle eust fait celle d'un veau ou d'un chevreau. Voicy l'heureux cousteau. Voicy le beau thresor, qui n'a point, et n'aura son semblable en l'Eglise de Sainct-Marc *. C'est celuy, qui pourra guarir, et affermir vos playes; qui guarantira de maie peste vos malades : c'est celuy qui ressuscite les vifs et les morts. Vous n'avez pas veu maintenant ressusciter Berthe? Ainsi pourra-il rendre les morts sains et gaillards. Accourez: que regardez-vous là? Accourez, ô peuple, accourez, dis-je, pour baiser ce sainct cousteau! » A ceste exhortation, le peuple s'advance, et se presse, comme quand les porcs courent tant qu'ils peuvent au clacquet du chauderon, et tiennent leurs groings dedans l'auge pour humer le lavage. Ils se pressent les uns les autres pour baiser ce cousteau, lequel Gingar leur presenl.oit, et, comme font les prebstres, quand ils présentent la platine à
1 La cathédrale de Venise ; on y conservait beaucoup de reliques.
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baiser à l'offerte, leur disoit Pax tecum, avec une contenance asseurée; sentant en son cœur un grand contentement à cause des liards qu'il oyoit sonner dedans le bassin lequel messire Jacob avoit apporté pour recevoir l'offrande; aussi, tenoit-il la coiffe de Berthe, en laquelle ces paysans jettoient de bons grands blancs.
La predication de Gingar avoit duré environ une bonne heure, lequel on eust pensé estre frère Robert * ; car il alleguoit le Sexte ^, les Decretales, le Décret ^, la Somme angelique, la Glose, la Bible, et sainct Thomas. Il n'y avoit point eu, entre tous les moines estudians, Bachelier, ou Regent, ou Scotiste, plus sçavant que luy. Il renversoit sans dessus dessous toutes les subtilitez des Utrum: il faisoit des argumens, il nioit d'un costé, il prouvoitde mesme ce qu'il vouloit. Or, craignant que quelque fin et accort vinst sur le lieu, qui eust peu à l'instant descouvrir son faict, il cache et resserre son cousteau, et descend de dessus l'autel, et s'en retourna en son logis chargé de bon argent. Berthe, sans parler à personne, le suivoit.
Après que Gingar fut party, Messire Jacob appelle tous ses paroissiens au din don de la cloche, et tous les citoyens de Gipàde. Là, les plus sages s'assemblèrent, et proposèrent par entr'eux liuict opinions dignes d'un Gaton : aussi, n'estoyent-ils pas que huict, ausquels on se rapportoitdetout. Iceux furent Bertasse, Mengue, le Bossu, Gugnane, Gurasse, Zanordin,- Garabin et Lancefeuille. Us font par entr'eux un long discours sur ce sainct cousteau, à scavoir : Si le peuple de Gipade vouloit l'acheter à communs despens, et le mettre en la chasse de sainct Brancat, afin que le peuple luy peut faire ses prières. La conclusion fut de l'acheter, et la charge d'en faire le marché fut donnée au Bossu et Lan-
> Ce frère Roberl est Robert Caraccioli de Licio^ qui fut regardé comme le Massillon ou le Bourdalouo du quatorzième siècle, et dont les Sermons ont eu près de quatre-vingts éditions différentes de 1472 il 1500.
^ Il s'agit du libep sexlus Decvelalium de Boniface VIII, qui fut imprimé pour la première fois à Mayence en 1468.
"' Le Decretum do Gratien, publié à Strasbourg en 1481, fut longtemps le code do co droit canon qui tenait dans la vie do nos ancêtres une place bien plus considérable qu a présent. Il a été réimprimé maintes fois et notamment en 1720, à Rome, par les soins de J. Fontanini ^2 vol. in-folioK
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cefeuille. Ge conseil parvint aux oreilles de Zambelle. 11 eut soudain ceste envie d'avoir luy seul cet honneur et caste renommée, que ce cousteau fut en sa possession, et qu'il en eut seul le prolit. 11 se propose desjà qu'avec iceluy, il pourra ressusciter Ghiarine, s'estonnant fort d'avoir veu (Serthe estre redevenuë en vie. 11 s'estime le plus heureux du monde, s'il peut obtenir la gloire qu'il se propose, moyennant ce cousteau. Il parle à soy-mesme, et se belute tout le cerveau, et dit : « 0, si Gingar me vouloit vendre le cousteau, ma vache ne pourroit-eile pas facilement reprendre vie? Ne pourrois-je pas assommer ma Lene autant de fois qu'avec le baston elle me chatouille les reins ? et puis, après l'avoir ainsi tuée, luy remettre la vie au corps, comme auparavant? 0 quel gain je ferois avec ce cousteau! Gingar a gaigné aujourd'huy plus de mille liards : ne me donneraon pas des œufs, des poullets, dont je deviendray riche en trois jours? »
Sur telle proposition, il s'en vient au logis de Gingar, et le tire à part, disant qu'il luy vouloit dire un mot en l'oreille, de peur que ces lourdaux de paysans entendissent le secret : et s'estans eux deux mis à l'escart, Zambelle parla à luy en ceste sorte : « Mon amy Gingar m'aymes-tu ?
— Plus que toy-mesme, respond Gingar, tu l'as assez esprouvé. — Me veux-tu vendre, dit Zambelle, ton cousteau?
— Non, respond Gingar, et pardonne-moy, si je t'en refuse. Gela importe trop à tout le monde, et mesmement à Milan.
— He, he, dit Zambelle, je te prie, contente ton amy et compagnon! Qui a-il à contenter, si nous ne contenions nos amis? fais-moy ce service, et puis commande-moy ce que tu voudras. Gar, qu'une bosse me vienne au bout du nez, si je ne refuse mille paradis pour toy. Vends-moy ce cousteau, je te bailleray ce que tu voudras, demande ! » Alors Gingar, jettant un grand soupir, se taist pour un peu, préméditant Ce qu'il vouloit. Puis dit : « 0 frère, mon amy, j'acquiesce à si grandes prières. Ge m'est une chose bien dure et amere de vendre un joyau, vendre les délices de ce monde, et le thresor du ciel. Mais que feray-je ? où me tourneray-je ? puisque celuy, qui jour et nuict a pouvoir de me commander me fait une telle demande ? Je sçay bien que tu peux beaucoup en toutes affaires. Mais il n'est point besoing de tant de parolles. Le cousteau est tien, tout ce que j'ay est à toy : commande ! Va trouver Messire Jacob, et Briosse
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parle à eux, qu'ils facent, qu'ils defacent, qu'ils dient etredient ; tout ce que vous ferez ensemble soit un Evangile ! >
Zambelle saute çà et là, estant joyeux et allègre au possible, et s'en va vers Messire Jacob, et puis vers Briosse- On fait un accord en lieu secrel, approuvé par les premiers docteurs et sages de la ville, et le Bossu faict cet acte : « Soit, à tous habitans de Cipade, notoire, que à present Cingar a vendu le cousteau de sainct Barthélémy à Zambelle, pour le prix de trente ducats, avec telle condition toutesfois, que toutes et quantes fois que Cipade voudra rendre ladite somme à Zambelle, iceluy sera tenu rendre ledit Cousteau, et ne retenir par-devers soy telle relique, auquel appartient faire construire une belle chapelle en l'Eglise en laquelle ardroit tousjours une lampe, et sur les murailles de laquelle on pcindroit les miracles advenus par son moyen, tant ceux qui sont jà faits, que ceux qui se feront cy-après. » Zambelle cherche à trouver deniers, veut vendre tout ce qu'il a, sa maison, sa femme Lene et soymesmc. Il n'a point faute d'acheteur, et le badaut vend ce qu'il peut à Brunei et à Lanfranc. Schiamine acheta sa maison et les deux autres achetèrent le reste, les marres, les bêches, les focz, les rasteaux, les barils, les coqs et poules, les haches, avec mille vetilleries de mesnage. Lene, au refus de tout autre paysan, fut engagée pour neuf sols à Messire Jacob; et ayant Zambelle amassé de toutes parts les trente ducats, il les baille à Cingar, lequel les met en sa bourse, et, fléchissant fort bas le genouil, luy baille le Cousteau en la presence de Briosse, qui en passa l'accord. ( <e Briosse estoit Notaire, bien entendu à derobber, et nay pour escorcher les paysans; car il avoit tousjours en sa bourse sept ou huict faux tesmoings, qui de droit ne demanfloient que le feu, il y avoit longtemps. Si Nature luy eust donné autant do mains que Mantouo nourrist/le Juifs Baganaies, que laRomagne pend tousles ans des larrons, on les eut toutes coupées à Briosse par jugement : car il avoit fnlsifié autant d'instrumens, que la Marque envoyé et distril)uë de figues partout le monde. Zambelle happe soudain ce Cousteau, et aussi avidement que feroit un febricitanl, de l'eau, ou un affamé, un morceau do pain : mais le misei-ablo se trouvera enfin avoir prins une grand llesohe, et avoir les mains pleines do freslons.
Qunnd il fut vouu chez soy, il voulut faire l'cspreuve do
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son Cousteau. La premiere qu'il en feit fut sur Lene, et la seconde sur Ghiarine. En presence de plusieurs, il prend à l'impourveu Lene et luy fourre ce cousteau au milieu de la poitrine, et de son corps la vie s'envola à la pure vérité. Puis, il dit : «0 mon cousteau! He, suscite et remets en vie ma femme ! Je t'en prie, par la vertu de sainct Barthélémy! « Mais c'estoit autant comme s'il eust parlé à une muraille. Elle ne luy fait aucun signe de vie. Aussi, estoilelle toute roide morte. Zambelle poursuit, baise le cousteau et puis dit : « 0 mon cousteau, je te prie : He, pourquoy Lene ne revient-elle en vie, comme nagueres vous avez fait ressusciter cesle poltronne de T3erthe? J'ay employé tout ce que j'ay peu pour t'acheter. Quoy donc? Quoy donc, mon cœur, que fais-tu? Ainsi me tromperez-vous, mon cousteau? Mais ses veines et son poulx ne bat aucunement! »
Alors un amas se fait de grand nombre de paysans, et s'assemblent ensemble les plus sages. Le Bossu faisoit le Consul, n'en estant point de plus caut que luy. Il estoit frère juré à Tognazze et n'eust rien entrepris sans l'advis de Tognazze. Gestuy-cy assemble tous les Gipadiens, et, s'estans tous assis devant Tognazze en grand nombre, au signe du Bossu, chacun tint bouche clause. Tognazze estoit monté sur un haut tronc d'arbre et commença ainsi à remuer les lèvres : « Il estvray, Messieurs, qu'on nous a icy assemblez pour vous donner à cognoistre toute ceste cause. Nous sommes icy cinq pilliers de Gipade, Bertazze, Mengue, le Bossu, Gugnane, et moy Tognazze, qui sommes délibérez de garder le dicton du Catonnet* : Gombats pour la patrie, si tu veux vivre sainement. Icy les femmes ny les petits enfans ne sont venus, desquels nous avons pleines maisons ; vous sçavez qu'ils sont moins capables de conseil. Vous estes tous hommes dez longtemps masles : vous êtes les défenseurs, vous estes la large et bouclier, vous csles l'espée de Gipade. Que vaut, je vous prie, Mantouë, sans nostre Gipade ? Me voicy present : je ne manqueray à la vérité de ce qui est mien. De bouche, je vous donnerai conseil, et, par effect, aide, voulant bien exposer ma vie
» Recueil de sentences morales oUribuées à Caton, et l'un des livres les plus répandus au moyen âge. Son autorité est invoquée plu? d'une fois par Merlin Coccaie.