‹ Histoire maccaronique de Merlin Coccaie, prototyoe de RabelaisChapitre 107 sur 228 · LIVRE IX · texte numérisé non relu

LIVRE IX

pour mes Citoyens. Partant, les Sénateurs vous font sçavoir ce que maintenant, comme par le passé, nous avons à questionner et débattre avec les compagnons de Balde. Tousjours ces meurtriers, ces assassinateurs, ces larrons, et ces gens de diable, ont cherché de rompre le repos de Cipade. Que les craignons-nous? Quoy? dites : ne tenonsnous pas en prison enchevestré la lie et rescume de tous les larrons, Balde ? qui est le chef, qui est le Roy, qui est le Prince des meschans, n'est-il pas à la Cadene par la vertu de Tognazze ? Si la teste est emportée, que craignons-nous les autres membres ? Vous souvienne des questions et des plaids de Carazze ! Estant la force de Cugnane, si grand', qui est icy present, et vous ayans aussi esprouvé, qu'il ne fait gueres bon gratter ma panse. Qui est ceste malheureuse sangsue, qui est ce ver à chiens, qui ose exciter ces diables à chatouiller les mouches guespes? Les Médecins vont-ils de leur bon gré chercher leurs malheurs? Cherchent-ils delà brigue et de la controverse? Nous leur donnerons de la brigue. Or sus, tenez-vous fermes, je vous prie, soyez constans, mes frères : laissons-là le bien, laissons la vie et nos propres enfans, laissons le pays, si aucun veut assassiner nostrc honneur : s'aille faire pendre qui n'a soing de l'honneur! Il y a long-temps, ô Peres, que vous me cognoissiez estre Tognazze? Voicy present le Bossu, par la vertu duquel Cipade a souvent triomphé de Mortelle et a touché jusques au plancher du ciel. Qu'il aye soin des armées comme Consul, jusques à ce que nous ayons réduit à néant les bravaches de Balde. Vous avez veu comment le pauvre Zambelle est demeuré la nourriture des poux, achetant le Cousteau de ce ribaut de Cingar, et comme il ne luy est demeuré pas seulement un cordeau pour se pendre. Il a perdu sa maison, il a tué sa femme, il a vendu toutes ses terres, ses chèvres et toute autre chose qu'il avoit : et nous toutesfois (ô combien est grande la honte qu'en souffre Cipade 1), nous, dis-je, ayans éprouvé tant de fois les ruses de Cingar, voilà, nous prestons encore l'oreille à ce mescliant! Il fait tous les jours cecy ou cela. Il derobbe icy, il dcrobbe là; il trompe un chacun, il se mocque, il jure, il se parjure, et nous, pauvres gens, nous ne croyons de rien moins à luy qu'à sainct Aloio, à sainct Beuf ou sainct Belin, tant Cipade enduro patiemment ce ribaut! Croyez-moy, ô Peres conscripts, la victoire est à

nous. Icy viendra Cingar; il semeltia au filet, le meschant; il fuit le gibet, il recule en arrière ; il sera neantmoins prins au trebuchet, et, comme la traie, il se viendra prendre à la glus. J'ai dit. »

Lors Zanardin se leva de son siege, et, tenant ses deux mains sur ses hanches, après avoir, comme sage, craché deux et trois fois, ainsi parla : 0 cancre! comme a bien dit Barbe Tognazze, estant un autre père Giceron, et le grand Aristote, lequel avec beaux vers a chanté :

Escrire faut aux petits clercs.

Qui premier, de Troye aux bords verts,

S'en vint descendre en Italie.

Mais je croy que Cingar ne sera jamais prins au piège. Vous sçavez la raison et n'est besoin que je la die. Il nous trompera et nous fera suer d'ahan ; car qui est le diable qui voulust s'opposer à luy ? Il y a un certain Vénitien, Syre Pole, et iceluy n'est point du rang de pescheur, ne de ce petit menu peuple de Mouran»; il n'est point barquerotier, qui aille crier : « A la barque ! » Mais est gentilhomme de la race de Fasole, qui atousjours tenules premiers lieux du grand Conclave et a fait pendre un millier de Caodefiens. Cingar, malin, subtil, a de si longue main gaigiié son amitié, qu'il obtient de luy tout ce qu'il veut au moindre signe qu'il luy face, à sa simple parolle, et meine ce bon homme par le nez, comme on fait un bufle. Pensons-nous d'advanture combattre contre sainct Marc? J'ay dit mon advis, vous me pardonnerez.

Soudain Cugnane saillit en place, en cholere. « Quoy, ditil? Que baves-tu, Zanardin? Nostre Gipade n'estime pas Venise une figue, non pas cinq cerises. Quelle braverie sçauroit faire sainct Marc contre Cipade, encore qu'il aye l'espée nuë en la main, encore qu'il aye une longue barbasse pendante jusques à Testomach? Sainct Marc n'est point le Bossu, n'est point Cugnane, qui porte et barbe et espée , mais plustost il ressemble à un mastin, et à ces grands chiens, qui avec leurs regards hideux espouvantent le peuple. Celuy qui porte une espée et une grand'barbe

* Murano, petit port dans les lagunes de Venise, habité par des pêcheurs.

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