LIVRE X
Cingar aymant do tout son cœur Balde, toute la nuict ne fait que resver après luy, et, ayant bon courage, remue tous les moyens en sa cervelle pour tirer hors de prison celuy qui estoit fils de Mars ; et dit à Berthe : (.< Je tireray Balde hors de prison ; ou bien je me feray tailler en plus de mille quartiers. » Et puis, la laissant fournie et garnie de ce qu'elle pouvoit avoir besoing, il s'en va par les bois, n'osant se monstrer, pour voler ce qu'il pourroit trouver, et proposant en soy-mesme mille inventions et subtilitez, pour mettre Balde hors du lieu où il estoit.
Cheminant par une forest, il rencontre d'adventure et void de loing venir vers luy en son chemin deux Cordeliers, lesquels se faisoient assez entendre par le tic toc de leurs galoches; qui coustumierement leur mangent le dessus du pied, lequel ils tiennent nud. Iceux tiroient par le licol après eux un asne chargé de pain, et ne se pouvoit bien juger qui estoit d'entr'eux l'asne ; parce que l'asne et le Cordelier sont couverts de mesme poil. Cingar, les voyant près de soy, soudain prend avec les deux mains son voulge, avec telle contenance, comme s'il vouloit les tailler en quatre. Iceux promptement se laissent tomber sur leurs genoulx, crians pardon, et faisans mille croix. Cingar leur fait quitter l'habillement, ne leur laissant que le haut de chausses et le bréviaire pour dire leurs vespres ; et»
144 HISTOIRE MACCAHONIQUE.
leur^commandaut de se retirer, il demeure seul avec ces habits et l'asne. Que l'ait-il? Eu premier, il se couppe la barbe avec des ciseaux, et par sur sa chemise accommode dextremement la haire du beau père general : puis, prend la grande robbe grise, et, par dessus le capuchon, se ceint de la corde nouée; s'estant deschaussé à nuds jambes et pieds, prend les galoches* et eniin il met sur ses espaules le petit manteau du frater soubs lequel, au lieu d'un panier il porte son escarcelle, où estoient ses tenailles et crochets, avec lesquels il ouvroit les serrures, ou degondoit les huys, et avoit aussi en icelle des autres lerremens qui lui servoient à forger de la fausse monnoye. Il n'est plus Cingar, parce qu'il est vestu de saincts habits : et toutesfois il est tousjours Cingar. Car la robbe, ou le froc, ouïe roquet ou le capuchon ne fait pas les personnes saincts. Ha! bien souvent soubs de saincts habits sont cachez des meschans, et la laine des brebis couvre quelquefois des loups.
Soubs tels vestemens Cingar espère tirer hors Balde, n'ayant aucune autre espérance de ce faire. Il desmanche incontinent son voulge, et cache le fer sous sa robbe ; le manteau couvre tout. Prenant son asne, nommé Rig, pour compagnon, monte dessus et le charge encor' de ses bissacées de pain. Il fait aller son asne par les monts et vallées, et n'eut voulu avoir pour iceluy une hacquenée françoise, tant bien cet asne alloit l'amble. Quiconque le rencontre luy fait grande reverence; car il sembloit un sainct Macaire : et quand il eut blasphémé, vous eussiez dit que c'estoyent vespres qu'il disoit, tant il se feignoit estre un bon Religieux faisant le torticollis. Il va par les maisons, et de porte en porte demande un morceau da pain en aumosne. Chacun luy donne du pain, du vin, du salé; et l'asne en estoit enfin si chargé, qu'à grand'peine pouvoit-il plus marcher. Alors Cingar, estant revenu de sa queste et despouillé ses habits monachaux, retournoit comme devant en son premier habit par les bois, et puis alloit à la ville vendre tout son butin, et en tiroit de bon argent.
Enfin, voulant venir à Mantouo, il entre et passe si subtilement par les portes de Cipade, qu'il n'est aucunement recogneu, et apperçoit Zambelle dedans un champ, qui au soleil faisoit reveuë de ses poux, et en avait jà fait une grande boucherie. Cingar talonne son asne, et s'en va droict