‹ Histoire maccaronique de Merlin Coccaie, prototyoe de RabelaisChapitre 111 sur 228 · LIVRE X · texte numérisé non relu

LIVRE X

à luy. « 0! dit-il, que fais-tu? Bonne vie! Quoy ? hola, boD homme? Ne sçaurois-tu point où est Zambelle? dis-moy? en sçais-tu rien ? » Zambelle respond : « J'estois Zambelle pendant que ma vache Chiai'ine estoit vache : mais, après qu'elle est devenuëchevre Ghiarine, je suis devenu autre, et ne suis plus Zambelle. — Tu me comptes, dit Cingar, mon amy, une grande chose, ô Zambelle, que tu ne sois plus par cy-après mon Zambelle, mais un autre, comme autrefois a esté la vache Ghiarine non chèvre : mais, encor' que tu sois une souche, ou quelque vieux pot à pisser, dismoy pourquoy est-ce que je te vois ainsi tout déchiré? — Ainsi la disgrace, respond Zambelle traite les misérables. Je suis désespéré, et la caguesangue ne me sçauroit faire mourir : j'ay esté autrefois riche, et maintenant la pauvreté me contraint d'aller par les portes demander mon pain, et à grand'peine en trouve-je, soit pain, soit vin ou viande, et un malheureux ribaut a esté seul cause de mon malheur, qui est un Cingar, auquel le cancre puisse ronger le cœur. 0 si le Podestat pouvoit faire brancher ce larron, il pourroit dire qu'il auroit signé un beau jugement pour un si meschant subject. » Alors Cingar luy dit : « Benist soit Dieu, beniste soit sa mere! Yeux-tu, pauvre miserable, estre mon compagnon? Je te donneray ceste robbe, soubs laquelle nous sommes sauvez, et te bailleray le capuchon de sainct François. Veux-tu, dis-je, servir à Dieu et estre fait religieux? Tu seras prédicateur, tu chanteras la Messe. L'Eglise nouri'ist autant de semblables à toy, que mille galères sçauroient tenir de forçats à la rame. » Zambelle so reveillant un peu, luy respondit soudain : « Je suis content et très-contentsd'estre votre petit frater. Je chanteray Messe nouvelle, moyennant que me veuillez donner ceste robbe grise. Car mon pourpoint s'en va tout en pieces, et je rempliray bien mes joues de pain blanc, lesquelles à grand' peine se peuvent-elles saouler de pain noir. Combien que je ne sois gueres lettré, toutesfois avec vous je pourray bien dire vespres. » Cingar le depoiiille et jette son habit pouilleux en un fossé, puis le vest de celuy de sainct François : et, en le luy baillant, marmonnoit quelques mots semblant dire quelques Pseaumes. Il le fait son compagnon, et l'appelle Frère Herin; et luy se nomme Frère Quentin.

En après, ils s'en vont de Cipade, et comme vrais Moines cheminent avec une grande giavilé. Zambelle marche

à pied, tirant après soy l'asne, sur lequel estoit monté Cingar. Ils entrent en la ville de Mantoiie avec un pas mesuré : le peuple pensant que ce fussent saints Religieux. Ils viennent d'adventure en la place, lorsqu'on sonnoit la trompette pour assembler le peuple. Suivant la coustume, quand on publie quelque ordonnance : au son de tararan, le peuple s'amasse, et chacun laisse la boutique, courant pour aller ouyr la publication. Cingar ne sçavoit que c'estoit. Il met pied à terre, et dit : 0 frère Herin, tenez-vous icy; car je vay voir que veut dire cet amas de peuple. Et puis va se fourrer parmy les autres. On publie qu'un nommé Cingar, meurtrier, voleur, larron, et meschant, qui fait de la fausse monnoye, et rogne la bonne, est banny du ressort de Mantouë, et que quiconque le tuera aura cent cinquante ducats. Cingar, oyant cecy, se conchioit de peur: toutesfois, il estoit tout résolu de perdre la vie pour Balde. Que fait-il? ô la force de courage! ô la prouesse nompareille ! Haussant soudain sa voix, commence ainsi à parler : « 0 peuple; ô je voy, bien que vous ne sçavez rien : car en peu de jours ceste ville sera brûlée, si à present et si soudainement vous netrenchezla teste à Balde que vous tenez attaché en prison. Je ne fais que venir de la Terre saincte, et du sainct Sepulchre, et je vous apporte, mes amis, de mauvaises nouvelles. Car j'ay veu là un grand géant, semblable à une tour, et fort terrible, tout couvert de fer, lequel ameine de grandes troppes de Mores à pied et à cheval. 11 jure par les Saincts du ciel, et par tous les diables, qu'il veut, en quelque sorte que ce soit, ravoir Balde, et veut du tout ruiner ce pays. Jamais je ne vey de plus méchantes gens qu'ils sont. Que sont-ce que Lombards, Bressians, Calabrois? I^es Gurcés sont pourceaux ; mais les Mores, c'est la lie de tous maux. 0 Dieu, veuillez destourner de ce peuple une telle ruine ' Ils assomment les hommes, ils voilent et forcent les filles, ils pillent les autels et desrobent les calices : les larrons Espagnols ne sont rien au prix de cecy. Ils surmontent en cruauté tous les plus meschans qui soyent. 0 quelle pitié! Ha quelle compassion j'ay de nos cloistres ! N'ont-ils pas ravi et emporté la pitance des Moines de Malandrin ! N'ont-ils pas jette sans dessus dessoubs le monastère ! Il n'est pas demeuré pierre sur pierre, et ont assommé beaucoup de Religieux. Car ce Fracasse (je ne voudrois pas dire une

Page 1