LIVRE XI
appei'çoit à une haiiste fenestro du Palais le Prêteur Gaioffe, qui brailloit tant qu'il pouvoit : «Or sus, disoit-il, mes vieux soldats, prenez-moi ces larrons ! Ruinez et perdez ceux qui sont nostre ruine! Ostez de ce monde telle puanteur. Que tardez-vous tant? Gomment, vous qui estes mille, ne pouvez en prendre trois ? Y a-il si grande couardise parmy nos guerriers ? On ne sçaurait trouver au monde une telle villacquerie et laseheté. » Ces parolles font ressouvenir soudain à Balde les vieilles offenses qu'il avoit reeeues : il donne dedans le Palais à travers mille espées, et, au pied de la montée, descend de dessus Brisechaisne. Brisechaisne s'arreste, et ne se laisse prendre. Si quelqu'un s'approche de luy, il chauvit les oreilles, et donne le reste à celuy qui pense toucher à sa selle. Telle sagesse a esté souventefois esprouvée es chevaux. Balde estoit jà monté au haut du degré, avec l'espée au poing touie barbouillée de sang et de cervelle. Et combien que naturellement il fust fort et puissant, toutesfois la haine luy augmentoit grandement la force. L'envie qu'il avoit de massacrer Gaioffe n'estoit point tant pour se venger de ce qu'il avoit esté arresté prisonnier par sa fraude, que parce qu'il estoit un mauvais tonneau pour les bons citoyens et pour les gens de bien.
11 y avoit dix familles de la ville qui n'estoient point contraires à Balde, lesquelles souloyent aller à la guerre soubs la charge de Sordelle. Iceux estoient les Aguels, les Abbateens, les Gaprians, les Gornes, les Alebrands, les Tosabezzes, lesGoppins, les Gonnegrans, les Gappcs et les Folengues. Ges nobles gens icy avoient, parleurs prouesses, eslevé la ville de Mantouë en grand renom, dès les premiers fondemens d'icelle.
Or, Balde allant pour défaire un monstre si brutal, on luy jette de toutes parts, avec grands cris, des pierres, des bois, de la cendre chaude et du bouillon du pot. Toutesfois il s'eschappe et ne reçoit aucune blessure, tant petite soit-elle. Arrivant au lieu où Gaioffe n'avoit aucun moyen de s'évader, s'il ne veut sauter du haut de la fenestre et se rompre mille testes, s'il en avoit autant, il luy tire de su flambante espéo un revers; mais il ne l'assena pas. Pourquoy ? Je ne sçay ; suflise que ce coup fut pour néant. Mais il n'en ira pas tousjours ainsi. Gelte forte espée rencontra une grande colomne, laquelle de ce coup tomba en terre, se cassant en trois
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pieces. Et avec icelle tomba aussi une partie delà muraille, qui tua entre ses pierres un grand nombre de personnes. Pour cela, Oalde ne laisse de courir après Gaioffe, lequel crie et appelle du secours. 11 se tourne quelquefois vers Balde, et le supplie luy vouloir pardonner, et luy promet de luy donner son thresor, si son plaisir est de luy vouloir remettre la vie. Mais Balde le desdaigne tant, qu'il ne daigne luy faire aucune response. Tant plus Gaioffe le prie, plus fait-il l'oreille sourde. Quand il eut peu luy donner en present toute la banque de Gennes, et tous les ducats qui se passent par le trafic de Florence, la générosité de ce brave guerrier ne les eust voulu recevoir. Quiconque veut garder son honneur doit mespriser or et argent. Enfin il le tire d'un coing; et rien n'y peuvent faire les cris, les armeS; les parolles outrageuses de tous qui estoient là presens. 11 passe par le milieu de toutes leurs espées, et emporte soubs son bras ce miserable Gaioffe, et avec sa main droite ne laisse de mesurer les membres de ceux qui s'opposoyent à luy. 11 descend à bas, et approche de son cheval, sur lequel d'un saut il monte sans toucher du pied à l'eslrier, tenant tousjours sa proye, enlevant ce Roy Arlotte par la force de son bras, comme j'ay veu un agneau estre emporté par le loup, ou une poulie par un renard, laquelle les mastins abbayans, et les paysans courans et crians, ne peuvent sauver.
Cependant Cingar donnoit repos à son espée, et le pontlevis estoit abbatu tellement que le chemin estoit tout ouvert pour se retirer hors la ville. Ce que voyant Balde, il appelle Leonard, et eux trois prennent la fuite, car, do tous les soldats de Leonard, il n'en estoit demeuré un seul en vie. Eux trois, dis-je, galloppent, et ceste canaille, lassée au possible, n'eut plus le cœur de les poursuivre ; mais se contentoient fort d'estre eschappez de la griffe de ces trois diables. Chacun d'enlr'eux retourne en sa maison. Plusieurs sont portez sur des brancards morts ou blessez. L'un a perdu le bras, qui la jambe, qui l'espaule; l'un cloche, ayant le genouil offensé; l'autre a la hanche emportée; l'un cherche son nez et ne le peut trouver; un autre, n'ayant plus d'ongles ny de doigts, ne peut gratter sa teste qui luy demange. Ce fut lors que Scardasse, l'Herbolet, Aquare et ce Rigue, qui souvent bailloit des clisteres d'eau froide, amassèrent de bon bien, et remplirent leurs esciircelles en pan-