‹ Histoire maccaronique de Merlin Coccaie, prototyoe de RabelaisChapitre 126 sur 228 · LIVRE XII · texte numérisé non relu

LIVRE XII

teurs odoriférantes du ciel, et quand la terre, empreinte de la rosée, reçoit tout autour de soy sa nouvelle cotte bordée de fleurs, les arbres recevans aussi un plaisant ombrage par leurs feuilles nouvelles, faisans peu à peu les forêts monter leurs brins et scions jusques au ciel. Le Rossignol, qui n'est jamais las de chanter à pleine gorge jour et nuict sol la fa, excite les personnes par son doux et plaisant chant à prendre repos, et s'endormir dessus l'herbe ou à l'ombre. ApoUo l'escuyer dompte ses pouUains pour les adextrer à son chariot; et Diane exprime durant la nuict sa rosée ; les fontaines vomissent leurs pleins ruisseaux, et avec leurs petites ondes tremblantes abbreuvent les prairies, dont la Déesse printanniere seresjoûist, et s'embellist avec telle diversité de fleurs.

p]n ce temps, dis-je, Balde, Cingar, et le vaillant Léonard, descendiren! de leurs chevaux, non gueresloing de Chiôze, et reposent leurs corps sur la belle herbe à un certain ombrage. Là, y avoit un pin cslevant sa cime fort haut en l'air, le feuillage duquel empeschoit l'ardeur du soleil, et rendoit une ombre fort fresche. Ces trois cavaliers descrochent leurs heaumes et habillemens de teste ; détachent et débouclent leurs cuirasses soubs ce bel arbre ; et là se refrechissent avec un doux vent de Zephire, qui souffloit. Là, avec doux et plaisans discours, Leonard descouvre à Balde son amour, d'où nasquit par entr'eux une société inséparable. Elt pendant qu'eux deux tenoient tels propos qui leuv esloyent fort agréable, Cingar desello les chevaux, leur met en teste les licols, et les laisse coucher et tourner sur la paille; et, pendant qu'il les estable, il contrefait des pets de la bouche, peit, peit, peit, pour les faire pisser. • La mer Adriatique n'est pas loing de là, laquelle on nomme le golfe de Venise : vers icelle Cingar alloit pour guayer ses chevaux, et, y allant, chantoit tout joyeux son lire-lire. Aussi-tost qu'il fut arrivé au port de Chioze, ne faillit, comme estant bien accort et advise, de tirer de sa fauconnierc sa bourse, de peur qu'on la luy couppast ; car c'est là des habitans du lieu un des plus beaux dons de nature, ou de vertu, qu'ils ayent. Il void on ce port une grande caraque, qui portoit six mille bottes. Icelle se preparoit pour aller en Turquie, après estre chargée de plusieurs marchandises, quand elle auroit le temps à gré pour desloger. Cingar appelle soudain le patron do ce vaisseau,

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et luy demande s'il voudroit, en payant en bonne monnoye le passage, conduire en Turquie, et au pays des Maures, trois compagnons, et autant de chevaux. « Gela est difficile, respond le patron, et ne sçay quel moyen je pourrois trouver pour vous satisi'aire; car maintenant arriveront icy trente marchands moutonniers du Tesin, marchands, dis-je, qui ont tousjours grande abondance de laines, et qui sont saouls ordinairement de pain de millet, et de grosse et espaisse bouillie. Iceux doivent charger ceste caracque de moutons Tesinois. * Gingar luy réplique : « Que fait cela? Je te prie, patron, mon amy, reçois ces bons compagnons; je te payeray à double. Nous ne sommes que trois, il ne nous faut pas grand'place. » Enfin le patron le luy accorde, et le prie de venir incontinent prendre leur place, avant que les Tesinois arrivent. « Je le feray, respond Gingar. » Et aussi-tost tourne ses chevaux, et s'en va à ses compagnons, lesquels, ayant le cœur joyeux, se délibèrent d'aller voir les pays estranges par mer et par terre. Ils s'en vont, trottant à la façons Françoise, vers la mer, et arrivent au bord, où estoit ce grand vaisseau, lequel ne sembloit point un navire, mais un fort chasteau dedans la mer.

Là se voyent plusieurs Marchands Turcs et Allemans, travailians à faire emplir Muran de leurs marchandises: vous y voyez plus de mille facquins, portans sur leurs dos pour un liard la charge d'un grand mulet, tant l'appétit de gaigner estrangle ces pauvres fols, La plus grand part de ces facquins sont Bergamasques : je ne parle pas des habitans de la Bergame, la prudence desquels est par tout notoire ; mais j'entends seulement parler de ceux, qui, saouls de chastaignes et de panade, sortent de la montagne de Gluson, et vont s'estendre partout le monde. Quand ils deslogent de chez eux, ils n'apportent rien sur eux ; mais, quand ils retournent, ha! combien ils portent sur leurs espaules de nippes, s'en revenant gaillardement ainsi bien chargez. Ils sont trappaux, refaits, gras, de large quarreure, Testomach et la poitrine toute couverte de poil. Une autruche ne pourroit pas tant digérer de plomb, comme font ces facquins, de fer : chacun d'eux mange quatre-vingts onces de gras fromage sans estre assis, disans que la nourriture de fromage affermist l'eschine. Le fromage, dit Pizzanfare, engrossit le teint : toutesfois ceste règle est fausse en nos facquins. Sont-ils rudes à défendre leurs propres causes?

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