‹ Histoire maccaronique de Merlin Coccaie, prototyoe de RabelaisChapitre 129 sur 228 · LIVRE XII · texte numérisé non relu

LIVRE XII

Les grands Seigneurs sont vaincus par douces paroles, les filles par presens, les enfans par la verge, les paysans avec le baston. Pais les asnes de paille, les porceaux de gland, les chevaux et les bœufs de foin, et les villains d'un tribal. Un villain fera cent mille sermens pour une chose fausse; il tuera un homme pour un morceau de pain. Le villain ne garde les status de l'Eglise, et dit qu'une beste ne diffère en rien de sa femme ; il ne se soucie de mere, de fille, ne de sœur qu'il aye. Il a si bon estomach, qu'il digère tout, et fait, comme l'on dit, sa charge de toutes sortes d'herbes. Les poltrons ont toujours la goutte, quand il faut travailler; mais, quand il dansent soubs le chesne, ou soubs l'orme, ou soubs le peuplier verd, au son de la cornemuse, et qu'ils trépignent des pieds sur la terre, lors vous diriez que ce sont daims, chèvres, et chevreulx, et blasphèment le nom de Dieu, les sainctset la Vierge Marie. »

Cingar, pendant ce sien discours, regardoit de travers comme un chien, et tenoit son halebarde bas, toute preste à s'en servir, si ces villains eussent voulu luy faire ennuy; mais ces lourdauls craintifs ne voulurent assaillir le chat, n'ayans le temps lors propre pour eux, et le lieu ne leur sembloit estre propre fiour ce faire : mais retiennent leur trahison pour un autre temps, et recèlent leur cholere en leur cœur, demeurans ainsi peureux et paisibles pour la présence de Balde.

Cependant yËole, Roy des vents, prenant en main son sceptre, monte au haut de sa montaigne, et, delà estendant ses yeux par dessus la mer, il ne voit à l'entour de soy aucun navire; car celuy auquel estoit Balde estoit encore si loing, qu'il ne peut estre par luy apperceu sur la mer, estant desjà devenu vieil, et ayant besoing de lunettes. Certainement, s'il eut sçeu qu'un tel Baron eut esté sur mer, il eut retenu les vents courroucez en prison. Cesto. montagne est creuse, et de son sommet touche le ciel, et le pied d'icelle est jusques au profond de la mer. Elle se monstre très-aspre pour les grandes pierres et roches qui pendent autour d'elle. En icelle n'y a aucunes forests; on n'y void aucunes herbes verdoyer, là les prez n'engraissent le bercail. Au haut d'icelle, la porte est barrée de grosses chaisnes, et icelle porte est toute de fer, faite en la bouticque de Vulcan. Icelle ferme une grande caverne, comprise soubs et au-dedans de ceste grande roche, en laquelle sont enfer-

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mez les vents, comme en une prison: et là, estans cadenatez, crient et heurlent avec divers soufflements, ainsi qu'on oyt des porcs gronder en leurs porcheries, quand on est trop long-temps à apporter en leur auge leur lavage et mangeaille. Là, dis-je, sont les vents de Note, d'Auster, de Siroch, lesquels ne font que guetter à la porte pour sortir dehors, et une heure leur dure mille ans, n'estant leur plaisir qu'à tourmenter lamer: comme le veneur tient au chenil ses bracques, lévriers, et autres chiens, et ne leur donne beaucoup à manger, afin qu'estans plus affamez, ils soient plus dispos à courir les chevreulx, le jour et la nuict hurlent avec leurs voix importunes bau^ bau, bau, et ne laissent les voisins dormir à repos; car il y a aussi peu de discretion en des chiens, qu'en ceux qui en veulent nourrir trois cens. Le Roy yîCole tient ces vents en ceste obscure caverne, afin que ceux qui désirent avec voiles estendues passer les mers soient çà et là plus cruellement tourmentez. O! miserable navire ! et encore plus miserable le patron, lequel est assailli à l'impourveu d'une bande de vents, lequel est importuné, et tourmenté par le cruel Oest avec ses compagnons! 0! combien doit estre expérimenté en l'art de la marine, celuy qui combat contre la troupe enragée des vents !

yEole donc, voulant donner plaisir à ses vents, ouvre les gros cadenats, et fait ouverture des portes de fer, et entre dedans; les vents se resjoûissent, et commencent à faire feste et ne se peuvent retenir, qu'ils ne sautent de joye. Il les tance et les menace, et avec un baston estrille leurs eschines; car ils font les fols, et taschcnt à rompre leurs chaisnes, murmurans et desirans renverser et brouiller la mer, la terre et le ciel. Entre iceux est Suest; le plus cruel de tous; les autres sont Surœst, Nordœst, Oest, Sud, Nord ou Borrée, fils bastards de la Tramontane. Nord-Oest, celuy qui jette de la bouche une bave noire, et qui a les yeux bordez de rouge, comme si c'estoit chair salée: il ne souffle point, qu'il ne hume et attire en son ventre cent mille diableS; renversant les estoilles et la mer ensemble. Mais, quand Surœst fantastique agite la mer, s'il ne rencontre un contraire, chemine tousjours avec pas mesurez. Le Nord ou la Tramontane, qui se tient aux Trions glacez, laquelle a engendré Borée, estant engrossie par le bouvier du ciel, qui meine sur son char Cynosure, par ses gelées nous fait porter des fourrures, et à son occasion la laine des moutons

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