LiVRE Xil
nous est de besoin. Borrée souffle vers nous, venant des Alpes d'Allemag^ne. Ha ! le miserable vaisseau, qui lors se trouve sur la mer, quand ce vent rencontre un ennemy, et quand il est irrité par les autres! car lors il dissipe, il rompt, il deschire et emporte tout. Le Sud apporte avec soy tous les maux qui sont au monde, et, estant pestilentieux, infecte les privez, latrines et cloacques, rend les personnes malades. Surest, le père de furie, et le parrain de cholere, lequel soufflant fait trembler le plancher du monde: sa coustume est de souffler seulement du cul, faisant par les nues des sons hor-ribles, lesquels nous pensons estre les tonnerres du ciel. Groyez-moy, ce ne sont à la vérité tonnerres du ciel; mais son pet que Suest lasche à point. Nordest aime la division, cherchant tousj ours à combattre, et de troubler avec grand travail la paix et repos; il amasse sous la nue flamboyante certains grains, qu'on nomme tempeste et gresle. Geste matière ne tombe point en temps froid; mais, lorsqu'Apollon brusle par trop la terre, qui est quand la chose humide se lie et conjoinctavec le chaud, dont se fait une consolidation de glace, laquelle apporte au nez une odeur sentant le soulphre et la poudre à canon; et lors ce vent Nordest, comme espicier eslranger, l'ayant mise en un vaisseau, et la remuant souventefois sans dessus dessous, forme de telle matière de la coriandre, et la jette en terre tout autour de soy, et lors fait que les paysans faitneants maudissent le ciel, pour raison que telle tempeste gaste et ruine en une heure tout le bled qu'on peut acquérir par un long temps. Il arrache les bourgeons des vignes, rompt et égraine les raisins, et autant en fait des fromens et seigles. Vous oirez ces meschants paysans blasphemer pour une telle perte, et, eslevans les mains, faire la figue au cieP. Est-Suest vient du costé de l'Aurore avec une douce haleine; il appaise et adoucit les chaleurs ardentes, quand Apollon passe. Les Novarois l'estiment et l'appellent galant et bon compagnon, ne soufflant point comme Nort-Oest, ou comme Sudoest, lesquels ont accoustumé de se mocquer, et pipper les mariniers par un Iraistreux serain. Port-Norœst-Oest ne fait pas aussi comme eux;
* Celle expression se retrouve dans Rabelais (liv. IV, ch. xuv) : a Un d'eux, voyant le portrail papal, lui feil la figue, qui est on icefluy pays signe de conlemnement et derision manifeste. »
182 HISTOIRE MACGAÏ^ONIQUE.
mais va en liberté avec un soufflement doux et gracieux, soit qu'il donne en pouppe, soit qu'il guide à orce; mais, s'il se sent battu des autres, lors se courrouçant, il renverse la mer sans dessus dessous, et donne tousjours advertissement de sa cholere aux Nautonniers, afin qu'ils soient advisez et qu'ils se tiennent en cervelle. 11 y a aussi Oest, qui n'a point son pareil en douceur, lequel ne sçauroit esmouvoir la mer la grosseur d'un petit poiL Ceux de Gennes l'appellent Maëstral. ïceluy refait les Mariniers las et rompus, et met l'air en toute sérénité, et fait que le soleil revient, lequel s'estoit retiré pour terapeste de Surœst.
Or yËole, ayant deschaisné tous ces vents, se tire à part, de peur qu'il s'envolast avec eux; car peut-estre emporteroient-ils leur maistre par l'air. La nuict au milieu du jour avoit espandu ses ténèbres, et les voiles s'emhroiiillans se remuoient en diverses façons. Le patron accort avoit recogneu plusieurs signes, par lesquels il prevoyoit un temps dangereux. « 0, s'escria-il, moy miserable! Tantost Apollo bravoit, et maintenant, comme mourant, il branle soubs une obscure nuage. Voyez comme les Dauphins sautent avec leur courte eschine; regardez les Merges sublans et voletans par-dessus les ondes, et l'aigle en tournoyant a gagné le haut du ciel. » Et ce dit, il se prépare à résister aux vents. Il commande aux Nautonniers plusieurs choses, et à l'un et à l'autre il donne des charges. Les uns desnoiient des cordes, les autres les tirent ; autres leslaschent, et vous oiriez cent sifflemens que ces cordes font en les tirant et retirant; aussi le bruit se fait grand des uns et des autres, en parlant et commandant.
Le noble Leonard estoit en un certain lieu du vaisseau, jouant aux eschecs avec Balde, quand il s'esleva un grand bruit, non du ciel, mais par la trahison de ces paysans, laquelle fut lors descouverte; car Cingar estoit seul couché en un coing, lequel, estant bien endormi, ronfloit comme un bœuf, n'entendant rien de cette tempeste, et dormant si profondement, que des bombardes n'eussent sceu rompre son sommeil. Ces paysans, à qui n'agueres Cingar avoit fait noyer tant de moutons, l'assaillent pendant qu'il dort, et, le prenant en travers du corps, le jettent en la mer, se vengeans enfin ainsi de leur perte, satisfaisant à leur envie, ïceluy, quasi se noyant par ceste cheute, rompit son sommeil, et ne s'en fallut gueres qu'il ne remplist d'eau ses