‹ Histoire maccaronique de Merlin Coccaie, prototyoe de RabelaisChapitre 131 sur 228 · LIVRE XII. 18S · texte numérisé non relu

LIVRE XII. 18S

chausses au fond de la mer; mais, de bonne fortune pour luy, il avoit auparavant oste et depoiiillé ses armes, en sorte qu'il avoit les mains, les bras et les jambes délivrées ; aussi nageoit-il bien, et sembloit une grenouille ou un loir.

Cependant Balde avoit ouy ce bruit, et oyant comme Cingar demande secours, en criant tant qu'il pouvoit, il luy jette des aiz en la mer, et avec Leonard se tourmente fort, voyant son amy se noyer, par le bon office duquel il avoit eschappé la mort; et, voyant que ces villains jettoient des bois pour empescher que ce pauvre miserable s'attachast et se print à quelque autre, il ne faut pas penser de quel diable il estoit poussé, et, se tournant soudain en furie, dégaine, et du premier coup fait sauter trois testes de ces villains en l'eau; et, pour ce coup, le reste de cette porchaillerie tourne le dos, et ne veulent essayer un tel tranchant. Balde les poursuit fuyans çà et là et aucuns se jettent dans la mer plustost que d'attendre le coup. Cingar, les voyant trepiller dans la mer dosjà rougie de leur sang, ne cesse en nageant de les suivre, et, les prenant d'une main par le col, les jettoit au fond. Leonard en avoit aussi fait trébucher plusieurs en mer, et, tendant une picque, tira Cingar hors de l'eau. Et aussi tost qu'il l'eut tiré bien trempé, et qu'il Teust envoyé faire scicher ses habillemens, voicy soudain arriver un tourbillon de vents, la Tramontane soufflant la premiere, contre laquelle un vent du Sud pousse furieusement. Nort- Oest y vient, renverse maisons, cheminées, fait voler la poussière et esleve au ciel les pailles et les bûchettes, mais il est soustenu et repoussé rudement par la violence du vent Nord-Oest, lequel, avec son dos courbé, esleve des hautes montagnes d'eau. Sudest bruit et deslache les esguillettes de son fessier, et contrefait les tonnerres, fait trembler le monde, et le ciel s'esbranle. Le Sud pestilen t emplist la mer et l'air de ténèbres, et s'eslevent autres grandes montaignes d'eau par telles esmotions de la mer, lesquelles baignent la supreme region de l'air, et void-on les moutons paissans les ondes de la mer. Desjà les cris et clameurs des hommes touchoient jusqnes aux abysmes du ciel ; et oyt-on un grand bruit des cordes, et toute la mer ne monstre que signes de peur, faisant paroistre les couleurs de la mort. Les nues obscures volent, poussées par des diables noirs. Le ciel flamboyé par esclairs, après lesquels Sudest retentist ses pets; puis agite plus forties

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vagues, jettant plus rudement ses baies. La Tramontane destache et deslie ses froids cheveux, et, comme foie et lunatique, se fourre parmy les ondes. Les Nautonniers en vain se travaillent de destacher les voiles, car la grande violence des vents leur en donne empeschement. Maintenant le Sud cruel a le dessus; maintenant le Nort est victorieux. La mer mugle, et les astres sont lavez des vagues. La fortune menace d'horrible mort les mariniers, lesquels pour n'avoir aucune espérance se tourmentent à force de crier et se frappent la poitrine à coups de poing; mais Balde n'avoit pour lors aucune peur de la mort, va çà et là, exhortant tantost cestui-cy, tantost cestui-là; il donne secours au Comité, aux Nautonniers, au patron ; il excite un chacun, tourne et dresse le timon; il ne s'espargno aucunement; il commande icy, il fait cela; il conforte avec une voix hardie les couards ; il lasche et roidist les cordes, selon la volonté du patron: s'il ne les peut lascher, ils les rompt. La tempeste, surmontant tout l'effort des Nautonniers, renverse tout. Toutesfois Balde, n'ayant en teste ny bonnet, ny chapeau, asseure les uns et les autres, et leur dit qu'il ne se soucie d'estre noyé, moyennant que tous eschappent.Jà le Nord victorieux, ayant mis ses compagnons sans dessus dessous, mugist, et luy seul offusque le monde de ténèbres, et excite par ses efforts des montaignes du profond de la mer, jusques aux estoilles, descouvrant les maisons et palais de l'enfer. Le navire désespéré gémit et pleure, et se rend las à la tempeste son ennemie, demandant pardon. « Ostez, crioit le patron, ostez la voile? Elle est trop mouillée, elle pesé trop : l'arbre s'en ira à l'orce, et se rompra à travers! » Incontinent tous se diligentent pour obéir au commandement du patron; mais ils ne peuvent desmesler les cordes, et chacun, tombant pour le grand vent, n'en pouvoit venir à bout. Balde habilement prend sa halebarde, et d'un coup tronche neuf cables, et les voiles tombent soudain à bas.

Cingar seul trembloit en un coing, et, pour la peur qu'il avoit de mourir, lascha son ordure en ses chausses : les limes sourdes, les crochets, les tenailles, ne luy servoient pour lors de rien, ny les subtilitez d'un singe, ny les finesses d'un renard. La Mort le presse partout; la Mort cruelle le menace de tous costez : il fait infinis vœux à tous les saiùcls ; il jure que le cancre lui vienne, s'il ne va tous deschaux par le monde, et vestu seulement d'un sac; il dit qu'il ira

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