LIVRE XIII
si vil? Veu donc que tu es frère de Jupiter, et gouverneur de cesle haute mer, et que lu as l'Empire sur tous les fleuves, endureras-tu que tes Royaumes soient gastez et perdus par un faitneant, souillon et bourreau pouilleux, et indigne, pour te dire vray, de lescher ton derrière? (Vest cest /Eole mesme, duquel je vous parle, lequel par ce qu'il a eu cet honneur d'espouser Deiopée, chambrière de Juno, du rang de celles qui ont le seing et la charge de laver les pots et chauderons, et de bailler l'augée aux pourceaux, levé la creste bien haut, et s'ingère souvent de plusieurs affaires, lesquelles vous ne voudriez pas vous-mesme entreprendre. C'est cest Mo\e, dis-je, qui se resjouist pour ce qu'il possède je ne sçay quels rochers polis, nullement garnis d'herbes, et séchez du soleil, et se paist de la fumée d'un rosti, et chastie ses vents en façon de pedant ou Magister, et comme un escuyer donne la bride et le mords pour dompter un poulain. Iceluy, o Roy très-puissant, a ouvert l'huis des grandes cavernes de la montagne des vents, sans ton commandement, et ceste prison ouverte, et ayant deschaisné les pieds et les mains de Nordœst, et de tous les autres vents, a lancé et jette par l'air tant d'eaux, tant d'ondes, tant de vagues, que les Dieux d'en haut ont longtemps craint et craignent encore d'estre noyez, et ne s'en est gueres fallu que Jupiter ne se soit esté de son siege, croyant que les Géants voulussent encore lui enlever le royaume des Cieux, en mettant montaigne sur montaigne. Il veut aussi à present entrer en nos maisons, et ses vents ont ruinez et ruinent nos sales, nos jardins, nos estables, nos logis, nos palais; et, si vous n'y pourvoyez. Sire, je vous avertis pour le certain que vous et nous, avec tous les vostres, serons noyez. >
Neptune, oyant ce récit, s'emflambe tout de cholere, et par trois fois a touché en terre de son trident, et commande de faire venir à soy son trompette, lequel venu soudain il envoyé à la montaigne yEolienne, et à ce rocher pelé ; etluy enchurge d'aller trouver ce Roy tel quel, lequel a receu cest oflice de Jupiter, d'estriller les vents et curer les estables, et luy commande de luy dire de sa part toutes les injures qu'appartiennent à gens de peu et faineants, et qui conviennent ù un gueux et à un lacquay piedau. Le trompette' ne se fait faire ce commandement doux fois; il s'en va incontinent et galoppe en poste. Il porte sur son espaule en
escharpe sa trompette, faite d'une dent de baleine percée, et chemine en diligence par le fond de la campagne marine ; puis, dressant son chemin en haut, là part où les eaux se bouleversoient davantage, et baignoient par leur hauteur les pieds de la lune, et, cheminant ainsi sur ces vagues, dansoit par le branle des ondes, comme fait une oye ou un merge agitez sur l'eau, quand elle est esmeuo de quelques vents; et, sonnant de sa trompette, appelle de loing le Roy yEole, lequel, oyant ceste voix, descend incontinent de sa montaigne, du haut de laquelle il regardoit le jeu des ondes et des vents, qui s'étoient attaquez l'un l'autre. Il loiioit tantost le Nord, tantost le Sudest, tantost la puissance de la Tramontane, et la furie du Nordest.
Le trompette estant près de luy, tout enflambé de cholere, fait son ambassade pleine d'ire et de courroux. /Eole, comme estant le plus petit des Dieux, et un bouchon seulement d'iceux, a peur du Roy, qui commande à la mer, et fait telle réponse au trompette : « Ne boudte point, dit-il, que ce que je fais est par le commandement de Juno : je ne faudray tout à present de renfermer mes vents en la prison de ceste montaigne. Va viste et sonne deux ou trois fois par la mer, de ta trompette; ce pendant je pourvoieray à tout. » Et, ayant dit cecy, remonte en haut de ce rocher, et, entrant dedans, il destache ce vent, lequel plusieurs appellent Oest, et plusieurs autres le nomment Maëstral, lequel peut ostcr et chasser de la mer ses autres frères et la remettre en sa premiere bonace. Ce Maëstral donc avec une face joyeuse se descouvre, ayant une guirlande ou chappeau de fleurs sur la teste : par une douce parole nppaise ses frères; et leur grand débat cesse incontinent. Ils oyent aussi le son aigu de la trompette, par lequel advertissement iceux balient et nettoyent le pays.
Estant donc telle rage appaisée, voicy Balde, qui descouvre de loing un rocher pointu, lequel pour sa hauteur portoit le fardeau du ciel comme un second Atlas. Le patron tend à cet endroit, et tourne le timon de son navire, si navire se doit maintenant appellor, lequel sembloit plustost une tour ou bastion, contre lequel la furie des canons eustjoué. Sur ceste roche ne s'y void aucune verdure, ny aucun arbre ; personne n'y paist brebis, ny bœufs: on n'y void que de grosses pierres pendantes, soubs lesquelles airent les faucons, esperviers, aigles, esme|"illons, et laviers, Ei^ icelle