‹ Histoire maccaronique de Merlin Coccaie, prototyoe de RabelaisChapitre 135 sur 228 · LIVRE XIII · texte numérisé non relu

LIVRE XIII

neantmoins ce vaisseau quasi tout desarmé arrive, afin que les mariniers, et ceux qui estoient dedans, peussent faire sécher leurs chemises aux rayons du soleil, et avec de la mousse et estoupes boucher les ruptures du navire, qui estoit par les flancs entr'ouvert. Gingar se jette le premier sur le bord, du haut de la prouë : il se resjouist de se voir en terre, et se monstre gay et gaillard, jettant derrière le dos tous les vœux, et promesses qu'il avoit faictes. Baldc le suit; aussi faict Leonard : et celuy qui n'agueres avoit jette sa laide femme en la mer, disant qu'il n'y avoit fagot ny fardeau à l'homme plus fascheux, ny plus pesant que d'avoir une femme attachée à son costé, laquelle eut un esprit d'oyson, et un visage de ramonneur de cheminée. Iceluy estoit de Bergame, descendu de la race des Marans, de laquelle nous avons honte de parler, et les femmes de la nommer. Son nom estoit Boccal, et n'y avoit aucun qui fut plus sçavant en l'art de bouffonnerie que luy. Tous les autres sortent aussi du vaisseau, et chascun cherche place à l'escart, pour se despouiller, et se revestir. Gingar, selon sa coustume, va cherchant partout, et vint en une obscure caverne, en laquelle il craint d'entrer; mais ouvre les oreilles pour escouter s'il oyroit là dedans quelque bruit. Gomme par les boutiques des artisans il se fait un bruit, les uns frappansidu marteau, autres joiians de la lime, autres soufflans les charbons avec les soufflets et les rendans plus rouges qu'une escrevisse cuite, ainsi qu'on oyt à Bresse ou à Milan : Gingar oyt resonner un pareil bruit : et, voyant qu'aucune lumière ne luisoit en ceste caverne, fait signe à ses compagnons. Ils accourent : ils se délibèrent d'entrer dedans : ils y vont tous. Geste maison sembloit toute noire de suye autant qu'ils en pouvoient veoir par le moyen d'un tison que Boccal portoit. Tant plus ils entroient avant, tant ])lus ils oyoient le tio toc des marteaux, et le hoiif bouf des soufflets.

Après avoir passé environ cent pas, ils trouvent une grande place quarrée, laquelle en chaque costé avoit trente pas de long. 11 y avoit autour huict galeries soutenues de colonnes formant en chasque costé un cloistre admirable, lequel tourne en rond comme la sphere, qui tourne autour des poles, ou comme on voit à Modene ou à Boulongne le rouCt des filandiores tourner et pirouëter, devidans mille boubines de soye. Ghacune de ces colonnes est double et

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est faite de bronze. Les arceaux sont d'argent, et les voûtes basties à la Mosaïque, esquelles se voyent les beaux gestes des grands et vertueux personnages. Apelle, le plus grand peintre de tous les peintres, avoit peint en icelles tout ce que la Fée Manto luy avoit commandé. Geste Manto estoit descendue de Tyresias, femme de Folet. On y voit la guerre tousjours memorable faicte, quand Pompée feit sortir par force Barigasse hors du chasteau de Oipade, et quand il rompit Alexandre le Grand ayant envoyé contre luy à la haste plusieurs gens de guerre, et qand il meit en peine soubs le capitaine Grandovie, près la ville de Nine, la canaille de Xerxes^ Là voit-on le guerrier Roland furieux, pendant qu'il défait le fort Annibal, et jette par terre le soldat Achille, luy avalant la teste de dessus la selle du grand cheval Bucephale. D'un autre costé, on voit Gsesar, menant avecsoy Renaud, rompre, et froisser aux Alpes près Foligny de Ferrare une armée navale composée d'un grand nombre de navires, galères, fustes, et autres vaisseaux de mer, laquelle Darie, prince du monde et de la moitié de Milan, avoit envoyée en bon equipage pour destruire Gipade.

Telles et plusieurs autres choses avoit dépeint ce soustien des peintres, ceste lumière, Lune et Soleil, du pinceau. Au milieu de ce cloistre est posé un grand coffre ou caisse sur huit piliers, au dessus duquel est une voûte de plomb : iceluy est long de dix brasses, et haut de trente, s'eslevant en pointe et en forme de pyramide. Il est tout taillé de sculpture en pur or, et s'y voyent plusieurs joyaux précieux engravez en marbre poli, reluisans comme font les estoillcs au ciel. Chaque pilier est de cristal beau et luisant : et au dedans de chascun y a un beau et grand rubi, qui reluit là dedans comme une lumière fait dans une lanterne. Les murailles sont enrichies de porphyre et d'albastre blanc, de Galcidoine, et de coral. Là on oyt plusieurs tours et contours de roues, lesquelles sont guidées par contrepoids comme une horloge : et, pour ceste cause, toute ceste machine tourne tousjours en rond, comme fait un fuzeau quand une femme file. Le coffre seul demeure immobile,

* Pompée combattant contre Alexandre et mettant en déroute les bandes de Xerxès, Roland luttant contre Achille, César ayant Renaud pour compagnon, voilà de ces anachronismes dont s'amusaient les poêles badins de l'Italie.

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