LIVRE XIII
Il tire d'un sac une viole, ou lyre pour dire mieux, laquelle il manie avec l'archet, et par son chant rend tous les escoutans estonnez, et comme esperdus d'esprit, tirant avec l'archet de longues et droites cadennes : enfin commença à prononcer cette chanson, l'accordant avec sa lyre :
A l'imprudent souvent Plaist la mer infidelle, Qui, avecques cautelle, Luy présentant un vent,
Souëf, et gracieux (Que nous nommons Zephire), Cependant luy attire L'Aquilon furieux :
Lequel, pour cest effet, A tousjours auprès d'elle.
Pour se jouer, cruelle, De nous, comme il luy plaist.
L'homme legierement Sur elle se vient rendre, Pour veoir et pour apprendre Trop curieusement :
Pensant peut-estre veoir S'y baigner les Déesses, Et y peigner leurs tresses, S*en servans de miroir :
Ou bien veoir le trident, Et le char de Neptune, Commandant à Fortune Et à cet element.
Mais, quand bien loing de nous Sont allez les rivages, Et que mer et nuages Seulement voyons-nous,
Et que la mer au ciel De toutes parts s'assemble ; Lors avoir il nous semble Dedans le cœur un liai.
Pour vuider cet amer, L'estomac se dégorge, En rendant nostre gorge Honteusement en mer :
Souillant vilainement Le séjour des Nereides, Et leurs Palais humides, Par tel vomissement.
Lors, sur un tel forfaict Chaque vent en furie.
Pour venger son amie, Se bande tout à fait :
Voyant un corps mortel.
Estre si téméraire, Et si hardy de faire Aux Dieux esclandre tel.
Chacun se fourre en l'eau, Pour nettoyer l'ordure, Et, pour venger l'injure, Se hérisse la peau.
La barbe, leurs cheveux, Se dressent, et leur face, Malgré la froide glace, S'enflambe toute en eux.
Et se haussant du fond De la mer courroucée.
De mainte onde eslancée, Enforment un haut mont.
Sur son dos enlevant Le mal-heureux Navire, Lequel soudain se vire, Aux Enfers s'abismant ;
Par telle cruauté Ils vengent les Phorcydes, Avec les Nereides, Esprins de leur beauté;