‹ Histoire maccaronique de Merlin Coccaie, prototyoe de RabelaisChapitre 155 sur 228 · LIVRE XVI · texte numérisé non relu

LIVRE XVI

qu'on l'appelle Courtisanne et aussi Signore. 0 ! meschanceté sale, et vilaine, et qui ne peut estre jamais blanchie par aucuns lavemens, n'y par mille savons ! Hé, que font ces Louves et ces Truyes? 0 jeunes gens, je vous prie, escoutez Togne, laquelle^ poussée par l'ardeur de sa bouteille, devine ce qui est vray, etprophetize une chose assez cogneuë. Il y a, à Rome, à Naples, à Florence, à Venise, à Milan, à Gennes, à Bresse, et à Boulogne, de si grands troupeaux de telles vaches, que toute la mer, les fleuves, les estangs, les lacs, et toutes les bourses sont espuisées par elles, et lesquelles par les sots sont appelées et nommées en leurs escrits : Déesses, Dames, Maistresses, et Signores ; et leurs baillent telles appellations, les invitans par les fenestres, par leurs madrigales, ou plustost merdigales. Ils chantent leur beauté, avec leur voix, en jouant du Luth, et toutesfois icelles les méprisent, et se mocquent de leurs flatteries, estimans peu leurs sonnets, leurs chansons, par lesquelles neantmoins aucunes obstinées, comme mules, sont enfin domptées. Mais l'amour des simples jouvençaux, et leur face gentille et sincere, ressemblant à des purs aigneaux, et à des blanches colombelles, fait enrager de grande concupiscence et luxure ces chiennes. Ha! qui est celuy, qui, escoutant leurs menées et pratiques, ne bouche son nez et ses oreilles? Estant donc ainsi icelles touchées au vif, pour jouir de leurs amours, elles mettent la main à l'œuvre, et cherchent çà et là, plusieurs et divers chemins, pour parvenir à leurs desseins : tantost se servent de presens, tantost de sonnets, et telles autres escrits. Enfin, ne pouvant ' fleschir ce à quoy elles prétendent, et ne pouvant esbran- 1er des tours si bien fondées, pour saouler leurs abymes dévorant tout ; elles vont à conseil à des vieilles pourries, lesquelles ont accoustumé de donner des instructions de pipperie et de sorcelerie. Iccelles sont des beghines, lesquelles se vantent estre bigames, et sont sœurs du troisiesme ordre, et se nomment sainctes, dignes d'eslre citées et honorées, sur leurs sepultures, de cinq fuzeaus : ne faisans telles vieilles que lecher et gousler les bonnes viandes. Je les voy courir, deçà, delà, par les Eglises, tenans des chandelles allumées en leurs mains, pour estre mieux veues par le peuple, marmonnant entre leurs dents telles quelles patinostres, et baisent souvent la terre, cl lèchent les pierres : souvent frappent rudement de la main leur es-

232 HISTOIRE MAGGARONIQÙÉ.

• tomach; et font sonner leur poitrine don don, comme un tabourin, et, à force de frotter, font rougir leurs yeux, et en tirent des larmes, lesquelles elles laissent seicher sur leurs joues, et estendent leurs bras en haut, faisant le crucifix. Elles remuent leur dentier barbu, comme font les chèvres, quand elles sont après des chardons et grattesculs. Maintenant, elles entrent es Eglises en public, se monstrans à un chacun, ne voulans faire leurs prières en quelque lieu obscur au commencement, afin que la chandelle donne clarté au chandelier : puis, se vont retirer en ^ quelques trous^ tanières, et coings obscurs et reculez, ou derrière quelque pillier ou sepulture. Estans-là, ces tigresses et vieilles mules se tiennent quoies, pendant qu'on célèbre la Messe. Et que font-elles là, ces poltronnes? Que chuchent-elles ? A quoi pensent ces vieilles moizies et pourries ? Par leurs nivelleries et menteries, elles cherchent à souiller une belle fille, qui est encore saine et entière, ou de corrompre un jeune garçon. « Ha, disent-elles, mon fils ou ma fille mal-née, ne puis-je pas songer pour vous, comme je fais souvent, vous voyant en tel estât, que vous n'avez (suivant le bonne coustume), aucune amoureuse, ou que vous, fille, n'avez aucun amoureux ? Vous tenant ainsi comme sennée, vous vous allongez au lict la nuict pour néant. Pensez que les hommes ont grand seing de vous, si vous faictes ce que vous vous repentirez, puis après, n'avoir fait : vous semblerez, avec le temps, plusieurs fois n'avoir esté qu'une folle beste. Que vous sert ceste belle face? Quel contentement vous revient de ce beau front de Galcedon ? Que vous vient-il de la beauté de vos yeux, lesquels tirent à eux les cœurs des personnages, comme fait le gresset le moucheron en sa bouche ? Que vous amènent ces dents plus blanches que perles, et aussi ces petites lèvres coralines, lesquelles il semble que Nature vous ayt donné en vain, et ensemble vos joues plus blanches, que neige entremeslée de rouge, tellement que vostre face semble estre laict et vin vermeil, meslez ensemble? Pourquoy te voyons-nous si beau, si galand en vain, et pour néant, sans en tirer aucun profit ? car, à ce que je voy, tu ne veux aimer les filles. Tu es beau, pour plaire, pour aimer, pour estre aimé, pour enflamber, et aussi pour estre bruslé, non pas dans les fournaises du mont d'Etna ; mais plustost sur une douce, emmielée, sucrée, et pleine de Nec-

Page 1