‹ Histoire maccaronique de Merlin Coccaie, prototyoe de RabelaisChapitre 194 sur 228 · LIVRE XXI · texte numérisé non relu

LIVRE XXI

cuida avec le doigt pocher un œil. Cingar dit : « Advancezvous, voyons cest abisme, et que Falcquet nous serve de guide? » Puis ils se mettent quatre à chanter; car, comme quelquefois il arrive, ils se trouvèrent quatre bons musiciens. Gilbert prend le dessus avec sa voix douce et déliée; Philoforne prend la taille; Cingar, diminuant de sa gorge les notes, chante la haute-contre; Balde est pour la bassecontre. Ces quatre, marchans ensemble, gringuelotoyent divers motets, et, par tels plaisans chants, adoucissoient la peine et le travail du chemin. La gorge de Gilbert, imitant Phebus, triomphoit de chanter, et de ce so7, /a, ut^ montoit mélodieusement jusques à ia, diminuant legierement les minimes crochues et demy-crochues, autant et aussi subtilement que sçauroit faire Trinsant, de la main, sur son espinette. Philoforne fait bien retentir les notes longues et brefves, et, relevant sa voix, soustient avec icelle tout le chant. Aucune fois il attend quatre pauses, huit, vingt, trente, comme est l'usage du Teneur; et pendant qu'il se tait, la musicque ne se fait que de trois. Cingar ne chante pas moins de la bouche, comme il est eloquent de la langue : tantost il va avec sa voix trouver le Ciel ; tantost il descend aux Enfers avec l'eschelle d'Are. La voix des autres n'est point si prompte, et n'y en a point qui crible si menu que luy les minimes noires. Balde, de son gosier tremblant, ameine de loing le bas, et vous diriez à l'ouir que ce seroit un Flamand : car il forme son gosier, comme si c'estoit un gros tuyau d'orgue. Ce ne luy est rien de chercher ut en la game; mais descend plus bas jusques au fond de la cave. I^e dessus contente le plus l'oreille des escoutans, et la taille est la conductrice des voix, et le guide des chantres. La haute-contre orne lachanson, et la rend plus mélodieuse. La basse-contre nourrit les voix, les asseuro, et les augmente. Ils chantoient des chansons en langue Flamande, Italienne et Allemande, passans ainsi le temps, qui autremont seroit inutile. Il y a toutesfois quelques sots et lourdauts, ne representans rien qu'une souche, et ne sentans que la fiente n'agueres mise en lumière, lesquels disent que cest art plein de doux accords n'est qu'uue légèreté et un temps perdu, et veulent plustost estre chevaux ou asnes. Et neantmoins, contrefaisans, avec leur front ridé, un Caton, et n'estimans rien que leur folio, avec leur ventre plein, et les passages de la gueule bien lardez, et ayant la face

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d'un bon biberon, veulent qu'on les estime de grands Prélats, ne sçachans au reste comme il faut parler ou chanter : ainsi qu'entre autres on voit un certain gros et gras bcufle, nay tout contrefait, excommunié, qui dès son premier laict a tous les diables en sa bosse, un hypocrite, un flateur, et un vieil crevé. Gestuy-cy ne fait que criailler sans cesse de cest art de Musique. La Musique est la bouche des Dieux; la Musique, par une merveilleuse concorde, fait virer le Ciel sur ses poles ; la Musique lie ensemble les membres humains, avec une belle concorde. Pourquoy les anciens Peres ont-ils ordonné es Eglises des Hymaes, des Pseaumes, des Cantiques? Pourquoy, dis-je, les vieils Docteurs ont-ils orné et embelli leurs livres de Responds, de Vers, d'Hymnes, de Kyrie eleison^ d'Introite, et d'AlltJaia? Allez, race de pécore, ignares : allez, faitneants, qui, d'une dent cruelle et sauvage, voulez mordre les Muses ! Ils cessèrent leurs chansons; car l'asne de Gingar, avec une forte voix, commençoit sa chanson, voulant monstrer qu'il n'avoit la voix moins bonne, ni la grace, ni la langue, ni la gorge moins belle, qu'elle fut autrefois à Agricola et au grand Bidon. La voix d'un asne est agréable aux asnes, et n'en pensent point de plus douce, encore qu'elle fut de rossignol, gringuelottant à l'ombrage.

Gependant ils oyent un grand bruit. « Oyez ! « dit Falcquet. Lors chascun, se taisant, ne bouge, et, ouvrant les oreilles, escoute. Gingar luy dit : « Suis où le chemin te conduira? Peut-estre trouveras-tu la cause de ce bruit. » Falcquet obéit à ce qu'on luy dit, et va tastonnantavec les pieds; et, s'il choppe à quelque pierre, il en advertist ses compagnons. « Mais quel chemin, dit Gingar, faut-il prendre? » Gar quelquefois il en trouve de faict comme un Y. Tant plus ils s'advancent, ils oyent de mieux en mieux le retentissement de ce bruit : etdesjà à grand' peine l'unpouvoit-il entendre son compagnon, tant ce bruit estourdissoit leurs oreilles. Tous s'effroyent encore qu'ils eussent un courage franc, et pensent estre parvenus jusques aux ombres du noir Pluton. Il leur apparoist par une fente un feu clair, lequel avec peu de clarté leur monstroit le chemin. Balde commande à tous de s'arrester, et eslevant ses yeux autant que ceste lumière luy pouvoit éclairer, il advise une porte, laquelle estoit forgée de divers métaux. Tous accourent. L'envie les prend d'y entrer. Fracasse avec le pied

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