‹ Histoire maccaronique de Merlin Coccaie, prototyoe de RabelaisChapitre 203 sur 228 · LIVRE XXU · texte numérisé non relu

LIVRE XXU

Boccal, quo toute ceste compagnée s'emploiera à pescher de bonnes anguilles au fleuve de Phlegeton, et de grosses et grasses grenouilles : si tu as faute là, pauvre homme, de vivres, que mangeras-tu ? En quelle façon penserois-tu escorcher ces anguilles et ces grenouilles? F^t, pour ce, ceste dague nous servira, qui sçaura biep les despouiller de leur belle robbe. Il y a là des chaudrons pleins d'huile bouillante, ainsi que nous ont dit Barillete et frère Robert en leurs predications. Qui nous empcschera de fricasser là nos grenouilles et de faire rostir nos anguilles ? »

Cependant que ces compagnons se donnoient ainsi du plaisir, soudain Balde se lance en l'air, et, estant dispos et gaillard, desgaine son espée, commence à escrimer et autour de soy combat les vents à grands coups, sans leur faire mal. Gingar à l'instant este son espée de son costc, et, la tenant en main, se tient abbaissé et tout courbé soubs sa rondache qu'il portoit sur son bras gauche : « Que bravestu? dit-il. Tu t'en repentiras possible. J'estime peu les bra-' veries d'un rufien. Garde, demeure. » Et, en ce disant, il donna trois coups d'un traict : il s'advance pour donner une taillade; soudain tire une estocade, puis un revers. Balde pare l'un et l'autre, et ne s'esbranle aucunement : il rit, et tourne autour de Gingar, sans faire contenance de tirer aucun coup, et prend garde seulement si Gingar advance un pied : ce que s'il fait, il l'arrestera, comme il advint. Gar Gingar advançant un pied, soudain Balde y met le sien dessus, et Gingar ne faut de tomber, et donner du cul enterre; car, pensant retirer son pied de dessoubs celuy de Balde pour tirer un revers, il ne peut sitost, estant retenu plus ferme qu'il ne pensoit, et Balde levant son pied promptement, l'autre, tirant encore à soy pour ravoir son pied, tomba soudain à la renverse : dont tous se prinrent fort à rire. Gingar se relevé, et, regardant ses compagnons, s'escrie à eux : « Or sus, frères, tost, que faites-vous là? Arrestez ! mettez l'espée au poing, et tous ensemble chargeons sur Balde. » Alors tous, tirans incontinent leurs espées, assaillirent Balde. L'un le prerit à costé, l'autre devant, un auti-e derrière. Mais le fuseau d'une femme quand elle lilo, où une toupie, ou laitîeule d'un moulin, ne tourne j)oint si viste que faisoit Éalde, tantost çù, tantost là : il chassoit avec son espée ces mouches, et leur donna à tous une atteinte, sans qu'il en peut recevoir une; remportant ainsi

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l'honneur de rescrime. Alors Cingar détache de la muraille ceste belle pierre précieuse, laquelle luisoit comme le Soleil, et l'attache au haut du heaume de Balde : « Nous t'offrons, dit-il, cest honneur comme au victorieux, et avec une telle lumière tu nous guideras par les manoirs d'Enfer. » Balde le consent, et leur commande de monter à mont. Ils s'en viennent ainsi armez, et se représentent devant Merlin, lequel leur dit en peu de parolles : « 0 Balde, tu seras le conducteur et le Père de ces compagnons ! Aucune superstition ne te pourra vaincre, encor que tu sois seul : ainsi l'a ordonné pour toy le sage Seraphe. Achevez vostre voyage, je vous laisse : adieu. » Et, fermant ceste caverne, demeura seul en icelle.

Cingar chemine, allègre et dispos, et ne fait que sauter, Ayant descharge ses espaules d'un lourd fardcaupar sa confession. Il gausse, il plaisante, il chante de sa tirelire, il tire l^reille à Falcquct, le nez à Boccal, lequel avoit derobbé à Merlin un demy jambon salé, encor qu'il vint lors de confesse. Et, combien que leurs chevaux fussent demeurez derrière, ausquels Merlin avoit promis donner du foin et de l'avoine de Demogorgon, ou de l'orge de Pinfer; Boccal avoit bien voulu amener son asne chargé de ce qui estoit besoing. Balde le tanse de ce qu'il avoit desrobbé à ce bon hermite. Boccal luy respond : a Mange en paix ton pain ! Tu ne portes pas bien un moulin en ta bouche? Penses-tu trouver un cabaret en enfer? » Mais Balde luy dit : « C'est assez d'avoir la sacosse pleine de pain. — Ouy, respond Boccal ; mais ne sçais-tu pas bien que l'homme ne peut vivre au monde de seul pain? La chair ne fait-elle pas de la chair, comme nous enseigne le Pedant doctrinal, quand tu declines les noms de la tierce déclinaison? J'ay eu le cul assez fouetté, pour apprendre : Recti's, as es a : Qui naist fol jamais n'en guérira, encor que Galien se mesle de le medeciner. » Avec telles gaudisseries, les compagnons cheminoient joyeux par ces ombres : chascun se donnoit du plaisir de Cingar et de Boccal; car tous deux estoient en l'art de bouffonnerie aussi grands maistres que Bufamalquo, Nele et Symon. Ils racomptoient les uns aux autres mille folies, lesquelles leur faisoient trouver plus court le chemin qui estoit bien long. Balde, portant au haut de son habillement de teste cest escarboucle, chassoit par la lueur d'iceluy les obscures ténèbres.

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