LIVRE XXII
Ils avoient dcsjà cheminé par plusieurs mils, quand ils entendirent derrière eux un nouveau Lruict. Balde s'arreste : aussi font tous les autres et tiennent leurs oreilles ententives à ce bruit. Ils entendent ces mots : « Demeure, garde, va, retourne! » ainsi que nous oyons, quand un grand nombre de halebardiers et gentilshommes accompagnent le Roy, faisans arrester le peuple d'un oosté et d'autre, disans : « Place, place, serrez-vous! » On oyoit pareilles voix approcher de Balde et de ses compagnons, non pas venans au devant d'eux, niais les suivans. « Je m'estonne fort, dit Balde, d'où vient ce nouveau bruit ! Desgainez vos espécs et tenez le rondache au bras? » Puis, les fait séparer des deux costez du chemin. En ce faisant, ils font place à ceste trouppe invisible, tenans la pointe de leurs espées tendue vers le chemin, prestes à la percer s'ils vouloyent passer outre, comme quand il faut qu'un miserable Suisse ou Lansquenet passe les picques. Voicy enfin arriver une foule de personnes nullement rangez soubs une enseigne, mais se poussant à la Françoise pesie mesle. Ces gens, icy cheminans ainsi à la foule, ne sont montez sur genestz, ni sur courtauts, ni sur roussins : mais, le diray-je? Qui le croira? Pour leurs montures, ils chevauchent des bancs, des escabelles, la naye du four, des saz, et bluteaux, des pots, des coquilles, des toupies, des chaires, des quaisses, des paniers, des corbeilles, des barils, des seilles, des balais, et tels autres meubles. Ils font par le chemin contre les pierres un merveilleux bruit, tirant après eux des tables, des ais, des coffres, et autres telles choses. Ils passent ainsi, sans parler, entre ces compagnons. Gingar le premier ne se peut plus tenir de rire; puis dit : a Quels gens sont cecy?HoIa! hola. Où allez-vous? Qui vous haste ainsi? Parlez à nous? » Mais personne ne luy respond, et toujours passent. Tous les compagnons se prennent»aussi à rire; ils prennent toutesfois bien garde à eux, se tenans prests àjoiierdes cousteaux, si d'ad venture on vouloit faire quelque effort contre eux. Falcquet dit : o Voicy une longue suite : je croy que c'est la tiritanteine des sorciers. II est aujourd'huy jeudi et font le triomphe de Juppiter; ils s'en vont veoir Demogorgon : toutesfois ce n'est pas asseuranco; demande-leur, Boccal? — Non feray, respond Boccal. Demande-leur toymesmc ; souventes fois il arrive du mal ù ceux qui veulent tenter la fortune : qunnd un maslin dort, ne lo faut rosvei-
322 HISTOIRE MAGGARONIQUE.
1er *. » Le dernier qui passoit de ceste trouppe, postoit tant qu'il pouvoit sur une maigre cavalle, à sçavoir sur le dos d'un grand et gros tonneau. Cestuy-cy, passant entre ces espées nues, toucha le nez de Gingar du bout dudoigt : chose merveilleuse incontinent apparut; car le nez de Gingar commença à s'enfler comme quand on souffle dedans une vessie de pourceau, etdescendoit desjà jusques sur le menton et sembloit le nez d'un Alembic, avec lequel les Apoticquaires distillent leurs eaux. Gingar est bien estonné, et ne sçait plus parler. Il pense que ce soit quelque chose qui luy fasse ombre; le voulant reculer avec la main, et y touchant, aussitost ce nez pend jusques à bas. « 0 miserable que je suis, s'ecrie-t-il, quelle queue! Quel boyau est cecy? D'où m'est venu un si grand nez en si peu de temps ? Voyez-vous, compagnons, d'où vient ceste longueur de nez? De quel pays m'est venu ce maistre-nez? Deviendray-je à la fin tout nez, croissant ainsi cestuy-cy à veuc d'œil? Ha! pour l'amour de Dieu, ha! ne permettez point; mes frères, qu'il faille que je me trouve chargé d'un si pesant nez. > Balde ne se peut tenir de s'attrister de l'ennuy de son compagnon*. « Ne crains point, dit-il, ne pleure point? Nous l'osterons, et luy rendrons sa premiere forme. » Boccal luy dit : t Tu ne sçais, fol que tu es, la commodité qui t'en viendra ; je te porte envie d'un tel present de nez qu'on t'a faict : ne pourras-tu pas, estant tout debout, flairer les melons au cul, et tu n'auras plus que faire de te baisser contrebas? » Gingar fut encor contraint de rire, et dit : « Patience, tu me tireras maintenant comme un beufle par le nez : mais, parce qu'il a desjà trente pieds de long, et qu'il m'empesche de cheminer se brouillant par entre mes jambes, je le veux entortiller à l'entour demon col, et m'en faire trois tours comme une belle chaîne d'or. » 11 le met ainsi autour de son col : mais, parce que par la continuelle humeur il croissoit tousjours, il l'incommodoit fort par la pesanteur, et ne le pouvoit plus porter sur ses espaules sans aide. Falcquet, ayant compassion de son amy, incontinent destourne ce nez d'autour le col de Gingar, et le charge sur son espaule, chascun des compagnons prenant ceste fatigue l'un après l'autre.
» C'est le proverbe italien. En français on substitue un chat au mâtin, et ceci rappelle un singulier adage du seizième siècle: «Il est esveillé comme un chat qu'on chastre. »
LIVUK XXII. 323
Cependant le père Seraphc vient do loing amenant avec soy deux jeunes garçons. L'un estoit mulet engendré d'un père Grec et d'une mere Galabroise : pensez, je vous prie, quelle meslange, quelle sausse et quelle salade ce pouvoit estre : il estoit trompeur, pippeur, larron, voleur, pendard, meschant. Quoy plus? il estoit Albanois : puis-je dire pis? Mais, parce que usance Albanoise est d'escarmoucher et esbourrer la meslée, et puis se retirer à quartier après avoir donné l'alarme, on l'appelloit Resveilleguerre. Seraphe se servoit d'une telle espèce d'homme et meità effet nouvelles entreprinses pour l'amour de luy. L'autre estoit jeune, et Narcisse ne fut jamais plus beau que luy, ny Josephe plus chaste. Gestuy-cy ne mange rien de tout : aussi, n'a-il besoin de descharp-er aucunement son ventre; mais est tousjours sustenté d'un heureux amour. Estant beau, il aime un beau et est aimé d'un bel amant, et n'est jamais déchiré par lesdents de jalousie : car, par une bonne conjonction des estoilles, il est certain d'estre aimé, et telle complexion est fort agréable à Seraphe et en fait de belles espreuves selon le temps. Son nom estoit Rubin et son surnom Ubalde. Or, Seraphe tira un livre de son sein, et, le lisant, soudain comparurent trois grands cerfs. Ils estoyent bridez et sellez comme chevaux. Seraphe commande à ces deux de monter avec luy dessus ces bestes ; et, les conduisans par les resncs et leur commandant de serrer les talons et fermer la bouche, se mettent au trot par ces lieux ténébreux, et le trot est si viste, qu'ils semblent voler estans ainsi portez sur le dos de diables, et vont droict selon qu'ils guident leurs montures, et en un clind'œil viennent derrière Balde. Alors dit Seraphe : « Arrcstez vos cerfs; le heaume de Balde m'esclaircit ces cavernes. » Ils mettent pied à terre, et Seraphe commande aux cerfs de s'en retourner. Puis, chascun met en sa bouche des pierres merveilleuses marquées d'une puppe, et soudain iceux ne se voyent plus et demeurent invisibles. Ils marchent ensemble, pouvans comprendre les autres, mais ne peuvent estre apcrceus d'aucun. Ils entrent entre les compagnons de Balde, ne parlans, ne faisans bruit et n'estans vous d'aucun. Ils commencent do manier les mains et de jouer des poings. « Ha! crient-ils, quelle nouveauté estcecy? » Seraphe, en se riant, tire l'oreille à Boccal : « Ha ! dit-il, qui est icy si mal advisô démo vouloir arracher les oreilles do la teste ? » Et, voulant dire
32i HISTOIRE MACCAUONIQUE.
qu'il vienne, on Je picque en une fesse : « Ha, meschant, dit-il, je ne sçaurois ainsi vivre. Le cancre le vienne, ô Balde ! Aquoy m'as-tu icy amené? » Ce Rcsveilleguerre passe entre les jambes de Lyrpn et le fait tomber par terre, et luy fait rompre le genoùil. Ilippolyte dit : « Que nous sert d'avoir icy une lumière, veu qu'il y a autre chose qui nous osle la vertu de veoir? Je suis icy, ô Balde, congné à coups de poing, et neantmoins je ne voy rien du tout, mais je sens seulement les coups : je croy que tu penses que je suis fol. » Entrant en colère, pendant que Rubin le cognoit, il escrime des poings çà et là, ne faisant que frapper le vent, et des pieds et des dents se defendoit, ne scachant contre qui. Fracasse manie ses jambes tantost haussant l'une, tanlost haussant l'autre, sentant qu'on les luy picquoit asprement; et sembloit un païsan, lequel, ayant les jambes nues en esté, ne peut fournir à chasser les mousches de dessus icelles et défendre sa peau. Seraphe avoit osté le nez de Cingar de dessus les espaules de Falcquet et le menoit comme un aveugle. Cingar crie : « On me meine par le nez comme un beufle et ne sçay qui est celuy qui ainsi me conduit, ny où il me moine. 0 quelle chose est cecy? Bien fols sont ceux qui telles choses cherchent ! » Moscquin, le voulant secourir, reçoit un grand coup.au costé, et, voulant s'en venger, estend la main comme pour bailler un soufflet si rudement qu'il oust bien pensé avoir fait tomber avec iceluy, trois dents de la bouche de tels esprits invisibles, mais il fut payé de mesmc et receut son salaire; car, de la colère et force qu'il y alloit, il donna si aspre^ ment sur une pierre, qu'il fut contraint soudain, pour la douleur, de souffler sur ses doigts, comme faict celuy qui se hasto démanger sasouppeencor' trop chaude. Gilbert saute deçà, saute delà, ainsi qu'il se sent picqué de costé et d'autre. Philoforne n'en reçoit pas moins, et pendant qu'il sent d'estranges coups, il se tourne de toutes parts. Enlin, après qu'ils se furent donné tels passe-temps, l'un et l'autre, par le commandement de Seraphe, este de sa bouche sa pierre, et aussi- tost furent vous d'un chacun. Or, pensez s'ils rioyent et s'ils ne se resjoûissoient pas ensemblement? Ils recognoissent Seraphe, et Balde luy fait la reverence et embrasse Resveilleguerre et le jeune Rubin. Puis, supplie Seraphe, s'il y a aucune vertu es livres magicques contre les enchanlemcns des sorcières, de vouloir ester du visage