LIVRE XXIII
sur le faict, voyant clairement que celles que nous pensons eslre icy des Hersilies sont là dos Thaides: mais bien loiioit celles qui sçavoyent dextrement couvrir leurs larrecins; car la coulpe est à demy pardonnée qui est couverte. Les murailles, les planchers, les toicts sont de pur or. Les chaires sont aussi demesme matière, couvertes de diverses couvertures et carreaux. Les licts sont parez de toiles d'argent, de velours plein et de velours raz, de taffetas changeant, de samis et autres draps de soye. Il voit là des jeunes gens beaux, de belle face, agiles, dispos, légers, tousjours prêts à danser, se jouer avec de jeunes filles. Ilcroitqu'iceuxestoient diables déguisez, quiavoient ainsi prins forme humaine, et s'estoient, comme les hommes, vestus de robes et habillemens d'or, et bonnets de velours. Ils portoient aussi des chausses d'escarlate et des chemises à collet ouvre, des anneaux en leurs doigts, garnis de pierres pretieuses. Ils estoyent parfumez de musc, de civette, d'eau de naphe, ettenoienlà leur nez du storax, et un mouchoir trempe en eau roze : ce Palais en estoit tout abbreuvé.
Autour des murailles de porphire, yavoit des espailliers tousjours verds et remplis de fleurs, auxquels on voit plusieurs miroirs attachez. Là, depauvres et misérables filles apprennent à devenir Dames, mettans sur leurs joues, sur leur front, sur le sein, du blanchet, et du rouget sur leurs lèvres, pour les faire paraître rouges comme coral ; et frisotans leurs cheveux avec le fer chaud ou avec la paille, et chanvre , avec laquelle elles les tiennent liez là nuict ; s'arrachent aussi le poil de leurs sourcils, pourn'en laisser qu'un filet en forme d'un arc. Elles s'élargissent les espaules, et se font enller le sein et mammelles, voulans par là ressembler à la vraye semblance de Pallas. Mais ce n'est qu'un sac de paille, ou cet espouvanlail qu'un Jardinier pose en son jardin, pour faire peur aux oiseaux, et les chasser d'autour de ses graines. Je laisse là à part les lires, les flustes, les cistres, les luths, les espinettes, les danses, les moresques, les gans d'Espagne et le bal do la torche. La magicienne Gelfore fournit de toutes ces choses pour une telle volupté, estant assise au haut de la salle dedans une chaire dorée.
Pendant que Balde contemploit cecy.ilvoit qu'on ameine, avec une grande rumeur, Hoccal enchaîné, en le traînant, et auquel les gueux et la villaine canaille donnoient de grands
MO inSTOIRK MACCARONIQUE.
coups de pied et de poing. Tout le peuple y accouroit pour veoir ce que c'estoit, et pour tourmenter ce pauvre homme ; on le pousse, et de pieds et de poings, devant le trosne de la Roine. Il crie, recrie, et demande souvent pardon, et jure la foi qu'il doit à Dieu n'avoir rien fait. Gelfore, enflée de colère, demande la cause de sa prinse. On luy respond que ce meschant goulu cstoit clandestinement entré en la cuisine pour desrober, et qu'il avoit jà fait son petit pacquet de fromage et de beurre, et qu'il avoit estrillé, avec un baston, deux marmitons d'icclUe, n'estant enroolé au nombre des serviteurs domestiques de la Cour de la Roine, ni tirant ce villain bourreau aucun salaire de sa Majesté •. et y avoit davantage, c'estoit qu'il ne vouloit dire de quel quartier il estoit venu. Gelfore, tournant le visage avec une façon desdaigneusc, et toussissant un bon coup, et jettant un cm- Ghat hors de son estomach, parla en ceste sorte : < Hors d'icy sus ! hors, menez au loin ce maroufle ! Sus, vite ! Que tardez-vous ? Ce mastin me déplaît. 0 badauts que vous estes, combien a esté grande vostre indiscretion d'avoir amené devant moy une telle ch^ongne : allez viste, et changez sa villaine figure ! » Aussi-tost, à ce commandement, ce pauvre malotru est emmené hors de là, et toute la trouppe suit après, criant contre luy. On luy donne plus de coups que n'en porteroit un asne paresseux. Ralde se contient bien à force, et avoit mis la main sur son espée deux, trois et quatre fois : toutesfois il a patience pour veoir la lin, désirant avoir cognoissance certaine de plusieurs choses. Enfin, on oint Boccal de je ne sça^ quel onguent : aussitost ses oreilles croissent merveilleusement et son muffle s'alonge en telle sorte qu'il touche quasi à terre. Ses bras deviennent jambes, de façon qu'au lieu de deux il en a quatre ; et devient tout couvert de poil gris. En somme, celuy qui estoit Boccal est faict asne. 11 ne crie plus : « Ha Dieu! » mais ne dit que « Hin han ! i II court çà et là, estant bastonné à outrance. Il pense tirer des coups de pied outre sa coustume; mais soudain il tombe, et, en tombant, se donne de bonnes taloches. Il s'estonne en soy-mesme de ne se veoir plus Boccal, mais à veoir le corps d'un asne, n'en estant de plus gris en Arcadie, pour bien ricquanner en portant le bled au moulin; et, pendant qu'il se veautre l'eschine en la poudre, l'un le tire par la queue, un autre par les oreilles, et enfin le fait-on lever à grands coups de tribal.