LIVRE XXIH
lequel eust bien désiré que tous ces compagnons en tel temps se fussent portez avec toute modestie et pudicité. Incontinent, toute la campagne se meità trembler tout autour, et ce trompeur vieillard disparut comme une ombre. Les pieds de Baldeet ses jambes ne.se peurent tenir de trembler, et ses cheveux de se hérisser, quand il se vied seul, ne voyant devant soy aucun de ses amis. Il resve à ce qu'il doit faire, et où il doit aller. 11 invocque Dieu en son esprit, et appelle Serapheà son secours. Enfin? il trouva pour son meilleur de s'acheminer vers le Palais de Gelfore, ayant opinion d'y trouver ses compagnons en quelque ennuy. Mais, comme il s'acheminoit assez lentement, et à pas comptez, voicy venir vers luy de loing Bcsveilleguerre, qui couroit en façon d'un Stradiot sur un genet, et portoit sur son espaule sa javeline. Balde le recognoit, l'appelle : « 0 Resveilleguerre, es-tu point l'Ange Gabriel, qui puisses apporter joyeuses nouvelles ? Où est Seraphe tout nostre espoir?» L'autre respond : « Je ne porte jamais, mon Baron, meschantes nouvelles. Reçoy, en don de Seraphe, ceste pierre, qui a la vertu de rendre invisible celuy qui la porte : on la nomme Opthalmie. La tenant en ta bouche, tu ne seras veu de personne ; et cependant tu entreras au Palais, auquel Gelfore, présidente sur toutes les vaches et les louves, fait sa demeure, gouvernant toutes leurs eslables. Ce vieillard, qui vous avoit dit estre Pasquin, n'est pas Pasquin ; mais c'est Demogorgon, lequel aaccoustumédebattre de saqueue les vives Fées, et chevauche les sorcières en guise d'asnesses. Il ne venoit vers vous que pour vous décevoir, et vos compagnons ; mais vous estes demeuré seul exempt de ses piperies, et vos compagnons portent la peine de leurs mérites. Vous les recouvrerez toutesfois enfin avec joye et contentement. » Ayant achevé ces mots, soudain se disparut.
Balde met en sa bouche ceste pierre, qui le rend invisible, et s'en va au Palaisdc Gelfore; il rencontre force trouppes do sorcières, à travers lesquelles il passe comme une ombre, et, pour sô donner du plaisir, en tire l'une et puis l'autre par leurs robbes, donne des coups do pied à une, des soufflets à l'autre. Il entre dedans le Palais, duquel les portes sont tousjours ouvertes : les entrées, les voultes, les corniches, le tout n'est que d'or. Il voit une bande embastonnéo de longues picques : il estime que ce soit
la garde do la Roinc. a nesjoûis-toi, ô mon espcc, dit Baldc, tu le repaistras en brief de bonne viande, et laveras ta face en sang Aérien 1 » Il tire vers un cloistre qui estoit fort ample et large, lequel estoit embelli de cent cinquante colonnes. Tout y resplendissoit pour l'or et merveilleuses richesses qu'on y voyoit. Les pilliers, les colonnes, les chapiteaux, les pieds d'estals, les frises estoient d'or. 0 quelles façons de faire ! 0 quelles villanies Balde trouva-là ! Quelles bordeleries? Quels actes ords et infâmes ! Si je le voulois doscrire, il ne seroit utile ni profittable pour la jeunesse de le voir escrit ; car il ne faut manifester toutes choses aux simples. Tout autour estoient plusieurs chambres basties séparément par certaines mesures, ayant leurs huis tousjours ouverts, et le seuil fort usé, pour la l'requence de ceux qui sans cesse alloient et venoient, ainsi qu'on voit aux maisons des Roys. Balde, sans se faire veoir, veut contempler par le menu toutes ces choses, 11 entre à la premiere porte qui estoit haute et large, en laquelle plusieurs entroient et sortoient. Là dedans on oyoil tic-toc, du bruit que faisoyent des mortiers de bronze ; car c'esloit là l'Apotiquairerie. Il entre plus avant, et revisitant tout, il s'estonne d'y veoir une infinité de vieilles, assemblées ensemble, lesquelles enseignent une infinité aussi d'hommes, ou plustost sorciers, à mille choses meschantcs. Il y a des Italiens, des Grecs, des Espagnols, des AUemans, des riches, des pauvres, des laïcs, des moines, des prostrés, des dames, des nonnes, et, en somme, do toutes sortes de gens. Iceux sollicitent et procurent secrètement diverses choses, et font, selon ce qu'on leur apprend, des onguents, des ciroënes, des pastes, des linimens, des emplastres, des pillules, des confections, des sirots. Ils ouvrent et referment., tournent, remuent mille boëtes, mille pots, flaccons de triade, barils et bouteilles. Les uns posent l'eau avec ba^ lances, les autres pilent et concassent herbes et drogues, avec les pilons dedans les mortiers, comme du taxe, du cambrossen, des squilles, de l'aconit, de la ciguë. Autres emplissent des vaisseaux d'estain de electuaires noirs, composez la nuit, à la clarté de la cinquiesme Lune, avec de la salive de crapaut, delà chair de pendu, dupoulmon d'un asne, de la peau d'une grenouille verJe, de la sanie de la matrice, de soulphre tiré de Targent vif, des corps morts par mort violente, de la sueur d'un loup enragé, de la grosse
LlVUb: XXI II. 337
de vipcrc, du licld'uno puppu cl du lait d'une ccraste. Davantage, ils moslentles choses sacrées avec les prophanes, et se servent de chandelles faites de la cire du cierge Paschal, du cresme, du sel du baptême, autres telles choses que de mauvais Prestres donnent à ces poltrons. Je pourrois bien d'adventure descrire comme ils font telles compositions ; mais je me défie que, pensant reprendre les fautes d'autruy, je deviendrois précepteur et instructeur d'icelles, tellement qu'on m'estimeroit digne de la mitre d'un Thomiste, et me donneroit-on en main la queue d'un asne en guise d'une bride, recevant telles choses pour un si grand labeur. Car, pour dire vérité, tous les jeudis on y voit courir des Orateurs, des Advocats, des Médecins, des Astrologues, des Poètes, des Moines, des Prestres et des Juges. Mais, parce que la raison cede au respect et que les gros poissons ont accoustumé de manger les petits, il n'y a seulement que quelques malheureuses vieilles qui servent de spectacle au monde, quand on les promeine sur des asnes*. Icélles servent de voile aux fautes des nobles, et espargnentaux Dames le feu qu'elles méritent.
Balde se fourre partout, estant ainsi incongneu, regarde à tout, lit les inscriptions des boëtes et des pots. 11 ouvre les livres, et lit en iceux : il n'y trouve ï*ien que des receptes mortelles, à sçavoir : comme les enfants sont ensorcelez par la seule haleine d'un marouftle ; comme il faut causer un dormir pour cependant jouir d'une fiUé ; comme un mari cognoistra quelles cornes sa femme luy fait, et pour trouver le ribaut sur le faict; comme il faut contraindre les belles filles à aimer, et y attirer de force leurs volontez encore saines et entières; comme une femme n'engrossira point, quelque coup do corne qu'on luy donne; comme elle vuidera son enfant si elle se sent grosse; comme, à grand' peine estant nay, on luy peut corrompre tous les membres; comme une femme pourra faire desecher son mari qu'elle haïra : comme une villaine sorcière ostei'a l'entendement à
* Des femmes accusées de sorcellerie, des enlromoUeuscs, étaient, au moyen âge, promenées sur un âno, au milieu des huéos de la populace, cl fouettées par le bourreau. Lo dix-huitième siècle a offert encore à Paris le spcclaclo de promenades de ce genre.
un enfant, ou la vie du corps ^ Il y a là, dis-je, des Béguines, vieilles puantes, qui vont et reviennent, portent etrapportent telles drogues en de petits pots, en des boëtes, et autres vaisseaux. Balde les suit, pour l'envie qu'ilade veoir tout. Il s'y voit un autre lieu, long de trois cens brasses, largo de deux cens, autant spatieux qu'aucun autre, qui se puisse trouver. Là, les uns sont enseignez, les autres enseignent autant de sorciers qu'il y a de graine au sable delà mer, autant que la forest de Bacane jette de feuilles, et autant que la sèche et sterile Fouille engendre des meuches noires. Là sont de vieilles édentées, vieilles guenippes, vieilles chassieuses, lesquelles Gelfore a instituées pourestre maistresses d'escole, et des premieres du Sénat. Icelles, à la façon des Pedagogues, sçavent fort bien dispenser leur science, donnans les préceptes de sorcellerie; et pouroperer avec onguens, et faire de telles bonnes œuvres, comme d'esmouvoir les tonnerres du ciel, faire tomber la tempeste sur les bleds et sur les vignes, attirer la Lune çà bas, et faire rétrograder les estoilles, remonter les fleuves contremont, et de la mer faire retourner les fontaines à leur premiere source ; comme il faut changer les corps en diverses formes, muer les hommes en loups, en ours, en chiens, et se tourner soy-mesme en chat, en chouette, en hibou, chantans la nuict sur les couvertures pour tristes augures; et comme les Prostrés peuvent abuserparfascinations leurs commères, et les meschans Moines chevaucher sur les diablesses de mules. Balde oit d'un costé et d'autre plusieurs préceptes de sorcelerie, et, regardant de près pour veoir s'il en recognoistroit quelqu'une, il advise la femme de Gingar, et Berthe servir de maistresses d'escoles à des petites filles : dont, tout estonné, ne se peut quasi tenir de tirer son espée. Mais, considérant qu'il y voyoit aussi plusieurs Madames, femmes de nobles personnes, et autres, sortans de dessous de grands chappiers, vrayes montures de Satan, se prostituer aux diables, il appaisa sa colère, se teut et se tint encore ainsi invisible, se confortant en soymesme; et se résout de prendre un jour telles bonnes pieces
» Tous ces secrets et bien d'autres du même genre étaient regardés, à l'époque oil écrivait Folengo, comme chose facile à accomplir lorsqu'on avait des relations avec les puissances infernales.