‹ Histoire maccaronique de Merlin Coccaie, prototyoe de RabelaisChapitre 215 sur 228 · LIVRE XXIV · texte numérisé non relu

LIVRE XXIV

Gelfore avoit entendu le grand meurtre qui avoit esté fait des siens , et en avoit veu une partie de ses propres yeux : dont elle estoit fort estonnée ; et, se voulant informer plus à plein d'où estoit procédée ceste desconvenuë, ceste vieille arriva vers elle , estant encor toute nuë , laquelle s'estoit eschappée des pattes de Balde, comme une vieille renarde que les païsans auroyent poursuivie plus de six cens pas, crians après elle : « Au renard, prenez, arrestez, courez, devant, à vous, icy, là, do là 1 » laquelle ainsi mal menée fuit la queue levée, fiontant de rage de peur villaines ordures, et pense avoir beaucoup fait pour elle de pouvoir remporter sa peau entière : elle s'oscoule, tirant la langue dehors un pied de long. Ains estoit de

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ccste vieille, de toutes les vieilles la vraye ordure, la meurtrière, et empoisonneresse du peuple, laquelle maintenant sembloit si belle, et à present hale tant qu'elle peut, et haletant rapporte qu'elle venoit de veoir la face d'un bel homme, ne pensant point qu'il y en eust un plus fort et robuste ; et qu'elle jugeoit que ce pouvoit estre quelqu'un de CCS Chevaliers errans, qui, comme un autre Roland, cstoit venu pour destruire les Fées, et qu'il avoit avec soy huict compagnons tous armez, qui de leur seul regard pourroyent renverser le Ciel, et que toutesfois elle les avoit changé en figure et forme de bestes, ayans voulu accomplir avec elle leur lubricité ; mais que les chastes meurs, et la bonne ame de ce gentil Baron avoit esté cause de leur faire reprendre leur premiere forme ; qu'il no luy avoit rien proflité d'avoir mis son sein à descouvert; car aucune envie, ny aucune délicatesse fardée, ny aucune flaterie ne l'avoient peu tromper. Peut-estre estoit-il conduit par Seraphe, lequel a tousjours l'esprit tendu pour ruiner entièrement le Royaume des sorciers : et partant il estoit besoin de faire tel ordre, qu'on peut faire repentir de leurs folies ceux qui ainsi présument assaillir les dieux.

Gelfore, ayant ouy ce récit, incontinent fait approcher d'elle sa garde. La rumeur s'esmeut grande. On oyt de tous costez le cliquetis des armes, le tarantatare des trompettes, le din don des cloches: l'amas du peuple se fait grand autour de la Royne. Mais mille trois cens legions de Diables, qui avoyent accoustumé de vivre icy entre les misérables, incontinent à ce bruit lèvent le siege, et vont chercher logis ailleurs : peut-être avoyent-ils esprouvé auparavant la force de Balde. Iceluy, ayant entendu ceste rumeur, commande à ses compagnons de le suivre, et s'en va droit au Palais. Ceste Magicienne Gelfore, le voyant de loing venir vers elle avec ses compagnons, s'esclatte de crier plus fort. Elle estoit dedans un coche doré, qui l'emmenoit bien vistement, et estoit suivie de cinq chariots pleins de ses nymphes. Il n'y eut jamais Royne plus pompeuse ny plus magnifique que ceste-cy. Quatre beaux roussins blancs couverts de draps d'or tiroyent son coche. Icelle tenoit en main un sceptre, et avoit sur ses cheveux une couronne d'or. Cent estaffiers, et cent autres de ses domesticques, ayant chascun l'espée au costé, marchent devant elle, et après clic suit une autre grande Irouppe do ses

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,(>ens, tous pcrfamcz do muse ct do civette. Icoux so disent Courtisans, bien attifez et bien polis ; les meurs et laçons de faire desquels si vous vouliez mesurer avec l'œil de raison, vous ne les jugeriez pas esire hommes, mais les diriez cstre putains. Le vray Courtisan estoit au temps passé, quand ce bon Roy Artus tenoit sa Cour et sa Table ronde. On sçait quels ont esté Tristan, Lancelot, Galvanes •, et toute ceste honorable bande, qui remplissoit la famille, le palais du Roy et de la belle Genevre «. Alors Amour portoit sur le dos la cuirasse, ct avec coups d'espéo acqueroit de l'honneur, auquel la sueur de son corps ct la poudre servoyent de musc, d'ambre et de storax de Lavant. Alors la face courtisanesque estoit apte pour appaiser et amollir le cœur d'une rigoureuse dame la voyant lavée de la sueur qui procedoit de la charge et pesanteur de leur salade et heaume, ct bailee de l'ardeur du Soleil et couverte de poussière. Mais maintenant, ô Dieu, et en ce temps, on ne voit que des perfums en telle gens, et diverses senteurs, les cheveux bien peignez soubs leurs bonnets de velours, et sous leurs coëffes tissues d'or avec plusieurs ouvrages et médailles, ayans mille façons sur leurs chausses ct sur leurs pourpoincts: et c'est là que nous cherchons à present le séjour de l'Amour.

Cependant que Gelfore sollicite son cocher de haster ses chevaux, et que cinq chariottées de telles louves la suivent, lesquelles font les Nymphes, les Déesses et les Dames ; les courtisans les suivent, les accompagnent, et font des discours avec elles de je ne sçay quels songes à eux advenus la nuict précédente, et se tenans près d'elles sur leurs

1 Gauvain, neveu dArthur, joue un rùlc important dans les épopées chevaleresques de la Table ronde. Un ancien poëmo anglais, dont il est le héros {Sir Gawaync), a été publié en 1839 à Londres avec une introduction et des notes par le savant conservateur des manuscrits du Musée britannique, Frédéric Madden. On connaît aussi un poomc allemand du quatorzième siècle, conservé en manuscrit à la bibliothècpie de la ville do Leipzig, et dont on vante la naïveté et la gaieté. Quant à Tristan et à Lancelot, ils sont trop connus pour que nous uyong besoin d'on parler ici.

* Cette épouse du roi Artus ne le rendit pas heureux en ménage; ses galanteries sont l'objet do maint rccit dans les épopées chevalcres(iues de la Table ronde. •

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mules d'aml)lc, vous les verriez par contenance manger leur baguette, et faire des contes de choses qui ne furent jamais, recitans quelques sonnets mal cousus et donnans mille menteries ; et, pour entretenir leur Amour, passeront le temps avec propos pleins de quenouilles et de fuseaux. Balde, qui d'en haut voyoit tout cest attirail, en sériant, disoit ainsi à ses amis : « Regardez, compagnons! De tant de personnes que je voy là, je n'en voy pas un qui soit homme, qui puisse desgainer une espée de bois : la barbe les fait juger estre hommes ; mais le reste les fait croire n'estre aptes ny idoines que pour manier la quenouille. Mais je veurx que nous facions aujourd'huy un beau fait: feignons, je vous prie, que nous ayons peur de ceste putain, pour laquelle tout put, et nous tenons cois pour veoir le mal qu'ils nous feront. »

Balde parlant ainsi avec ses compagnons, ceste Royne des Sorcières approche, et voyant ces Barons armez: «Hola, dit-elle, qu'est-ce que cecy ? Ho, voicy une chose qu'on n'avoit jamais icy veuë ! Ne voyez-vous pas une bande d'hommes? Quelle témérité ? Qui sont ces porcs? Quelle villaine race a-t-elle le courage si hardi que d'oser entrer dans mon Royaume ? > Elle fait advancer un sien Trompette, pour sçavoir d'où venoit ceste bande de meschans hommes, qui ont prins la hardiesse d'entrer en la maison des dieux, Gestuy-cy, galloppant,nefait que sonner tariran lariraran avec sa trompette, jusques à ce qu'il arrive devant Balde et ses compagnons, lesquels font contenance d'avoir peur ; et, avec une voix superbe, il leur dit : « 0 Poltrons, quelle fantaisie vous a prins d'ainsi sans aucun respect venir au Palais des Dieux? Ignorez-vous que ce soit icy leur séjour ? Avez-vous eu si grande fiance sur vous autres, canailles? Fuyez d'icy vistement, et cscampez habilement! Venez-vous icy, teigneux, bastardeaux, sales et villains, ainsi contaminer l'entrée de la maison des Dieux ? Geste venerable femme (mais plustot,disoitGingar en soy-mesme, venerable Putain) m'a envoyé vers vous, laquelle a soubs soy l'Empire de ceste contrée : elle vous commande de vous en aller bien loingdece quartier, ou que vous veniez vous prosterner devant elle, estant fort courroucée contre vous: peut-estre meriterez-vous d'estre employez pour faire de vous un sacrifice ; car icelle s'appaise par une effusion de sang humain. »

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