‹ Histoire maccaronique de Merlin Coccaie, prototyoe de RabelaisChapitre 216 sur 228 · LIVRE XXIV · texte numérisé non relu

LIVRE XXIV

Lors Balde dit : < Ha, nous sommes icy mal arrivez ! Pourquoi nos mères, quand elles nous ont mis hors de leur ventre, n'ont-elles pas plustot mis au monde quelques raves ou naveaux? Allons donc, misérables, appaiser là sainte Deité, adorons la divinité du Ciel: car peut-estre que la nature colérique des Dieux s'adoucira par prières humaines. » Les compagnons rioyent en leurs cœurs le plus du monde : toutesfois en leur visage ils feignoyent sentir une grande douleur. Tous (commencent à marcher la teste basse, comme si, ayans les mains liées derrière le dos, on les menoit au gibet pour y estre pendus. Alors le Trompette les présente à la Royne, et luy dit : « Voicy ceux qui ont profané vostre Royaume. » Gelfore eut peur de ce grand corps de Fracasse : elle luy demande qui il est, et de quelle race. Il respond en tremblant : « On me nomme Sturlon : je suis du pays de Bresse, et suis descendu de ces géants qui voulurent une fois tirer Juppiter à bas hors do son siège, et partager cntr'eux le Royaume des Dieux. » Gelfore, oyant cecy, eut encor' plus grand'peuv. Puis, considérant la face belle de Balde, ses espaules larges, et le fort du corps menu, incontinent elle se laisse se prendre à la glus de Gupidon ; et, monstrant une grande courtoisie, parle à luy avec douces parollos : « Et, toy, qui semble avoir en toy quelque chose de grand, dis-raoy qui tu es, et ' ton nom, et la race et origine des tiens? » Balde- luy respond : « Je m'appelle Caposec, nay en adultère d'une nonnain et de frère Gapon, lesquels me forgèrent derrière un pillier de l'Eglise, puis me voueront au Diable : je suis à luy et luy donne ma vie en present. Je m'en voys chercher mon père Gapon ; la mer, la terre, les estoilles no veulent point de moy : si je ne puis estre à Dieu, il faut que je sois au diable. » La Royne s'estonna de telles paroles comme d'un désespéré. « Or sus, Prestres, dit-elle, préparez le sacrifice et remplissez mes autels de ces hosties, et en préparez autant que voicy d'hommes : gardez-moy seulement ce bel homme là, lequel je veux estre le premier Eunucquo de ma Gour. » Elle disoit cecy, entendant du beau corps de Balde. Tous les servans se mettent en devoir: on apporte du bois, et on allume [)lusieurs feux. Les Prestres et les Moines, avec leurs luni([ues et leurs (Oi;ip[)es, viennent chaiitans ensemble, avoi; plusieurs voix: « Eu, oe, jach, jac, a, a, eu, oo, pi, ri, la, bu, ha.»

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Lo premier d'entr'eux avoit sur ses espaules un manteau long, et, avec un encensoir, faisoit de grands perfums. Autour des autels les torches flamboyent. Gelfore s'estoit fait monter sur le chapiteau d'une haute colonne, comme on plante sur une grosse masse un grand colosse, se faisant en ceste façon révérer ainsi qu'une déesse. Les trompettes sonnoyent farirarira, rirariy tantare, tantare ; ce qui excitoit grandement le courage des compagnons à mettre l'espée au poing. Gayphe le premier, et puis l'Evesque Annas, viennent ensemble, et se préparent pour coupper la gorge à Fracasse, et recevoir son sang en un grand et large vaisseau, pour le mesler avec le pain des sorciers. On luy commande de plier les genoux, le voulant premièrement assommer comme un beuf avec une hache, et puis luy mettre le cousteau en la gorge. Mais iceluy, n'en pouvant plus endurer, dit : « 0 Balde, c'est trop fait, nous tardons !» Et, en disant ces mots, soudain se levé en pieds, et prend avec la main cest Evesque, et, le serrant bien estroit, le fait crever, et le jette contre terre, demeurant sa main teinte de sang, et de la matière de ses boyaux. Balde, voyant ce commencement, desgaine son espée, encourageant ses compagnons, et va droit à ceste colonne où Gelfore s'estoit perchée, et renverse ceste colonne, tombant Gelfore quant et quant ; et, la prenant par le collet, la trainoit, la faisant bien crier, implorant icelle le secours des siens ; lesquels y accourans, Gingar et ses compagnons se fourrent parmi eux, et y font un tel eschec que feroit la fouldre et le feu. Fracasse s'escrie : « Il est temps, dit-il, voicy l'heure venue, qu'il faut sacrifier à Dieu, et ces louves, et ces vaches, et ces boucs ! « Et, ce disant, il essaye la trempe de son baston. » « Ha! villaine porchailierie, disoyent Falcquct et Hippolyte: nous pensiez-vQus estre quelques marouffles, ou que nous fussions des aigneaux et brebis, pour ainsi nous tuer? » Mais, en disant ces parolles, ils ne laissoient de bien dauber, et ne donnoient coup en vain, faisant voler force testes. Sept mille vinrent environner Balde, s'efforçans de recouvrer leur truye : mais le léger Falcquet, Gingar, Hippolyte, Moscquin,et tous les autres luy vinrent donner secours, et en peu d'heure feirent une haute montjoye de corps morts, et toutes ces Nymphes, qui estoient en cinq chariots, les voïans briser, s'enfuirent belle erre, et de despit rompoyent leur sein, et s'arrachoient les cheveux. Le bon

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Boecal ne perJ pas temps: il les suit, et, criant après elles, leur dit : t Demeurez, ribauldes, demeurez, putanelles ! Il est besoing de vous estriller : et bien, où allez-vous ? Demeurez, dis-je, holà, attendez ! Où fuïez-vous? Où pensezvous eschapper?J'auray maintenant ma vengeance: M'avezvous pas nagueres ainsi fait, estant devenu l'asne de votre vache, de vostre louve? M'avez-vous pas ainsi eslrillé l'eschine avec une estrille de bois? » Il avoit trouvé en chemin une longue courroie, pareille à celle que j'ay veuë autrefois à Venise, quand le bourreau fouette par le marché les putains, les faisant courir devant soy en les fouettant. Il frappe ainsi outrageusement sur ces pauvres misérables. Toutesfois il se. feint, et donne plus légèrement, quand il se rencontre sur les plus jeunes, les plus blanches et les plus belles. Mais, sur les vieilles riddées, lippues, et coureuses d'esguillettes, ne se feint de leur donner de rudes estalilades, leur faisant devenir leurs cuisses et les fesses pareilles aux jambons de la Bj-esse. Elles ne gagnent rien de crier miséricorde, ny de demander pardon ; car Boccal avait lors l'oreille de marchand.

Balde, d'autre costé, emportoit la Royne entre ses bras, et tous les siens laschoyent à la ravoir : qui fut un travail bien grand à ces Barons, pour le nombre inlini de personnes, qui y venoyent à la file. Le campagne retentissoit de toutes parts pour les grands cris et clameurs de ces gens icy : tellement que les poissons de la mer venoyent sur terre tous estourdis. Car icelle est au-dessus de ce Uoyaume, située comme un plancher. Les hommes et personnes de ce monde (je ne voudrois pas dire une menterie) entendirent de dessous la mer ce grand tintamarre. Balde avoit, non sans en suer, enfin lié ceste sorcière, et sur ses espaules l'avoit portée en un certain troii d'une caverne. Ces gens icy ne le suivent plus, estant une partie d'iceux demeurez sur la place, une partie estropiez, et le reste fuiant et cherchant à se cacher. Gelforc, menée à un mauvais port,* invocquoit les Diables pour venir emporter la vie (qu'elle leur avoit promise. Se tourmentant ainsi, elle est incontinent saisie cnlro les griphes des Diables, qui vinrent à elle avec grands hurlomens, et l'emporteront en corps et en ame au fond d'enfer.

Fracasse, cependant, fracassoit ot brisoit tout ce villain palais, pour eu dcschargor lo monde. 11 donna un coup

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contre un gros pillastre de marbre si rudement, qu'il le meit en cent pieces, et par sa cheute se feit un merveilleux bruit des poutres, soliveaux, et autres bois de charpente des chambres, salles et retraites de ces sorcières, tombans toutes par terre, et le poussier, se levant contremont, rendoit une grande obscurité : et redoublant ses coups, il brise toutes les colonnes; et les murailles, qui estoient basties sur icellcs, tombèrent toutes par terre, et voyait-on les planchers dorez en pieces, et meslez parmy les pierres.

Pendant que ce géant estoit eschauffé à faire si beau mesnage, et voulant assaillir une tour, Seraphe soudain s'en vient à luy, l'appelle et crie : a Pardonne, Fracasse, à ceste tour, pardonne! La peine est assez bien payée. Laisse, pour le present, ceste tour en son entier, laquelle, quand elle tomberoit en ruine, incontinent tout le fondement de ceste mer suspendue là haut tomberoit aussi quant et quant» et vous seriez tous noyez, et serviriez de pasture aux poissons. Si tu ne le sçais, je te veux bien advertir qu'en icellé sont encloses sept statues fées, six de cire et une de plomb, lesquelles ont esté, soubs le mont Tonale en la cinquiesme Lune, composées par sept sorcières à sçavoir Madoge, Ladoge, Stane, sa sœur, Birle, Sberliffe, Cantare et Dine. Aussi-tost que tu aurois rompu ceste tour et brisé ces figures, tout ce lieu s'en iroit en fumée, et vous beuveriez de l'eau plus que vous ne voudriez. » Balde, après avoir fait si grand massacre, s'en estoit venu en ce lieu avec tous ses compagnons. Là prennent advis ensemble de ce qu'il falloit faire. Cingar est d'advis qu'il fault aller et descendre en ces manoirs infernaux, lesquels Seraphe leur avoit dit n'estre loing de ce lieu, et que seroit bien fait de laisser à Seraphe ce qui resteroit encor' à faire pour ruiner le Royaume de sorcelerie, pour abbatre ceste tour et pour ester ces images fées. Chacun presta consentement à l'advis de Cingar et louèrent tous son courage, l'estimant tel qu'ils Ile pensoyent point y en avoir de plus généreux au monde.

Gilbert demeura seul, par le commandement de Balde, avec Seraphe. La deliberation donc, et la resolution est de descendre es basses cavernes de Phlegeton; et une petite heure sembloit desjà en durer à Balde cent, s'estimant assez puissant pour assaillir derechef les forces des Diables. Plus hardis donc et courageux qu'ils n'avoyent encor' esté, ils entrent dedans les obscurs cachots, et descendent aux

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plus creux du contre. Le rubi et escarboucle, que Balde portoit tousjours au haut de son heaume, leur ensôignoit par sa splendeur le chemin, et leur faisoit éviter de grands dangers. Tousjours descendoient contrebas fort aisément, Balde marchant tousjours devant avec sa lanterne : ils recognoissent cent petits chemins, et cent petites sentes se rendans toutes de divers endroits en un grand chemin, par quel estant large et spacieux, on va au pays infernal. Comme nous voyons à Venise divers canaux portans baroques se rendre tous en un grand et spatieux canal ; ainsi, voit-on icy des petites ruelles, dos routes, des sentiers, plus de mille s'assembler en un. et chascnn a son esprit, par lequel on peut sçavoir de quelle ville chasque chemin vient. Il y en a un qui vient de Florence, autre de Rome, autre de Milan, de Gennes, de Naples, de Venise, de Parme, de Boulongne, de Lyon, d'Avignon, de Paris, de Bude, de Valence, de Constantinople, du Caire et de Cipade. En somme, il n'y a pays, ville, chasteau, qui n'aye un chemin se rendant icy, et amenant avec soy en Enfer ses meschantes âmes, dont autant de mille remplissent continuellement ce gouffre infernal, qu'en mille ans peuvent naistre au monde de milliers de mouches. Tant plus qu'on descend, plus le chemin s'eslargit, et reçoit une infinité de ces pauvres âmes gémissantes. Balde commande à tous ses compagnons de ne parler aucunement, et pendant qu'iceux gardoient ce commandement à l'cstroit, et tousjours cheminoient, ils arrivent au bout du grand chemin, lequel s'estendoit et s'eslargissoit en une horrible campagne toute couverte de cendre. En icelle regnoient les vents souterrains par lequels adviennent les tremblemens de terre que nous sentons : avec leur impétuosité ils poussent çà et là ces cendres, esmouvant une grande tempeste avec icelles, ayans une odeur de soulphre. Balde se resjouit de se voir en une telle nouveauté. Il admoneste Lyronet tous les autres de n'avoir aucune peur. « Quoy?dit Falcquet; pendant que nous le vqn'ons, Balde, toute la canaille des Diables qui sont en Enfer ne nous estonncra point, ny tout tant (ju'il y en a par l'air. » Et, se montrant gaillard cl dispos, se lance de là, se lance deçà, pontre ces terribles vents. Cingar le suit: et, se gaudissans ensemble, ricnl, saultent, vont, revien-nent çà et là, comme font do jeunes agneaux, lesquels; laissant lour mere, sautent en l'air dos quatre pieds, et font des cabrioles; mais, quand

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ils oyent le loup près d'eux hurler, soudain tous peureux se retirent soubs le pair de leur mere : le berger s'approche, et appelle à soy son gros inatin. Falcquet de mesine avec Cingar se donnoient carrière à plaisir loing des autres; mais, s'ils apprehendoient quelques hasards et perils, incontinent se retiroient vers Baldo, comme à un port, pour combattre plus hardiment soubs son ombre: lequel, comme a de coustume un advise Caporal, ne se soucioit point de soy ; mais regardoit seulement à ses amis.

Au bout de ceste campagne y avoit un bois obscur, et espais, non point planté de mirtes, ny de lauriers, ny de platans, ny d'ormes, ny de cyprès ; mais estoit rempli de ifs, d'aconites, decigncs, estans aussi hauts que les grands fouteaux qu'on voit au haut des Alpes : de l'escorce de ces arbres coule un suc vénéneux, Balde y entrant le premier, prend plaisir à veoir de telles nouveautez, et ne craint de cheminer par ces obscuritez vénéneuses. Ils oyent de loing un grand bruit, et une rumeur telle qu'on oit en l'air quand une tempeste de gresle nous menace ; ou bien au bruit que fait ordinairement la mer, quand irritée, elle bat le sable et esleve ses ondes jusques au Ciel. A la fin du bois, ils rencontrent une entrée d'une grande porte, laquelle n'est jamais fermée, mais toujours ouverte, et par laquelle pourroyent passer de front trente charrettes, et ces mots sont gravez au dessus d'elle en une pierre dure :

Do Lucifer est la maison,

Oil il tient en toute saison

A tous venans sa Court ouverte :

Pour entrer un chascun j'admets.

Mais d'en sortir point ne permets :

Geste reiglc vous soit apcrte.

Fracasse, ayant leu ceste inscription, s'en rit. t Allons donc, dit-il, soldats, nous n'aurons congé de retourner à ce que je voy. » Ils passent ceste porte, et l'escarboucle de Balde à grand'peine peut-elle surmonter les ténèbres et ceste épaisse nuict. Ils oyent en ces obcurs Royaumes retentir des plaintes horribles, et puis vient au devant un certain hosteller avec sa grand' barbe, et, les voyant encor vifs, admire que c'est, et dit en soy-mesme : « Quelle nouveauté est cecy? » Et, en ce disant, et tirant doucement

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