‹ Histoire maccaronique de Merlin Coccaie, prototyoe de RabelaisChapitre 221 sur 228 · LIVRE XXV · texte numérisé non relu

LIVRE XXV

Les Compagnons s'acheminoient le long du fleuve d'Acheron, vers la ville de Pluton, par des champs sabloneux et stériles, quand ils ouirent de loing un jeune adolescent, criant avec une voix pleine de larmes. Une vieille le suivoit, et le picquoit avec esguillons pointus. Comme une jeune tore, picquée par un cruel taon soubs la queue, se jette çà et là, court d'un costé et d'autre à travers les buissons, et est quelquefois secourue par son bouvier: ainsi ce, jeune enfant court tantost deçà, tantost delà, sentant ceste vieille courir après ses espaules. Icelle a ses cheveux espars au vent, qui ne sont point cheveux, mais serpens vénéneux, et villaines cerastes, lesquelles se dressant contremont, rendent des siflemens horribles. Elle tient en ses mains un fouet composé de vipères, avec lequel elle deschire les flancs de cest enfant. Grillon lors soudainement s'éscrie : « 0 moy, misérable, je vous prie tous, secourez mon pauvre frère ! 0 mon père ! souffrirez-vous veoir une chose si cruelle? Voilà Fanet,votrefils, etmon frère :ha Dieu ! voyez comme il est tourmenté : c'est Fanet, à la vérité, à qui ceste meschante vieille donne tant d'affaires comme vous voyez ! » Le père fut picquô au cœur, et, d'une course légère, court après Thesiphone. ïcelle, voyant Balde courir si furieusement après elle, quitte Fanet, et se fouire entre les compagnons de l^alde, et arrache de ses cheveux serpentins, qu'elle jette parmy eux. Ha Dieu! quelle escarmouche soudain s'esleva entr'eux ! quels coups horribles ils se donnent du poing l'un à l'autre ! Ciiigur en donne un si grand à Falcquet, qu'ill'estend en terre tout ostourdi. Falquet, avec un hideux regard, avoit le visage tout enflambé de cholere, et met la main à sa masse, avec laquelle il commence le combat contre (Ungar, en sorte que ceux, qui n'a-

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gueres eussent exposé l'un pour l'autre trois cens vies, estoient à present disposez et résolus de se manger la fressure l'un de l'autre. Moscquin regarde Philoforne de travers : « Que me regardes-tu tant ? dit Philoforne ; desgaine, villain ! » Avec telles braveries, ces deux commencent un duel. Le vaillant Hippolyte s'attacque à son frère Lyron, et se grattent la teigne à bon escient. Fracasse prend à deux mains son rond baston ferré, espérant paistrir une tourte du corps du Centaure ; mais, ayant les nerfs aussi durs que metail, telle matière ne serait pas propre pour estre fricassée en une poisle. Toutesfois le géant ne laisse de se mettre en devoir, et lancer coups à gauche, à droite ; mais souvent en vain, le Centaure luy donnant de la fouace pour du pain. Grillon s'estoit prins desjà à Fanet son frère, et ces deux, n'ayans point de baston, se jettoient des pierres l'un à l'autre. Boccal, n'ayant personne à qui se prendre, se donne à soy-mesme de grands soufflets, et avec ses ongles s'efforce de se peler la teste. Toutesfois, sa folie ne fut si estrange, qu'avant se prendre à soymesme, il n'allast cacher en un coing sa bouteille. Balde, voyant un tel changement entre ses compagnons, se tenoit là immobile comme une pierre. Puis, voulut séparer tous ces combats : il tire son espée, et crie comme nous faisons, quand nous voulons séparer ces bravaches et mâchefers faisans friser leurs espées l'une contre l'autre : « Demeurez, dit Balde, reculez-vous, de par le diable! A qui est-ce que je parle? Garde 1 Or sus, arrière, je frapperay ! 0 Dieu certes, ceux-cy se tueront l'un l'autre ! » Ainsi, Balde, parant aux coups, se met parmy eux tantost d'un costé, tantost d'un autre, et, toutesfois ne peut esteindre ce tumulte enflambé. Ils rompent leurs jaques, leurs mailles, leurs cuisseaux, leurs brassarts, leurs espauletes, et en font voler les morceaux. Cingar presse Falcquet ; et Falcquet, Gingar; Hippolyte ne pardonne à son frère Lyron, lequel aussi ne le laisse gueres reprendre haleine. Ils sont tous deux nez d'une mesme mere ; mais néantmoins, oublians leur mere, ne veulent entretenir paix ensemble. Fracasse mugle contre le Centaure de despit, et de toute sa puissance escrime contre luy avec son grand baston ; mais Virmasse dispos évite les coups, et sans son habileté, il eust esté brisé en mille pieces. Boccaï ressemble déjà à une oye toute plumée, tant il s'estoit soy-mesme deschiré, et s'estoit

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