LIVRE II
vérité, tout honteux, ô Berthe, et n'ay point l'esprit tel que je puisse trouver aucuns propos propres pour vous declarer au moins la volonté bonne, que j'ay de vous payer tant et si belle marchandise que vous m'offrez. Regardez-nous, Je vous prie, comme nous sommes mal chaussez, combien deschirez, quels vous nous voyez à present, tels nous peignez; et ne veuillez penser, que nous ayons autre terroir, que celuy que nous trainons après nous attaché à nos souliers : et, toy, toutefois, qui surpasses autant que Nature a créé d'hommes henings et courtois, et qui as apporté du ventre de ta mere autant de gentillesse que d'amitié envers les pauvres, tu chnsses la faim d'avec nous, nous saoullant de ton pain et de ton vin, et nous donnes tout ce que tu as, à nous, dis-je, pauvres et misérables tout ensemble, qui n'avons pas un liaid ni denier, prests à nous voir mangez des poulx, et encore nous consoles par tes douces parolles, si nous voulons demeurer maistres et de ta personne et de ton bien. Que les Dieux, si aucun esgard ils ont envers ceux qui donnent telles commoditez aux pauvres mendians, te veuillent recompenser pour nous autres pnuvrctz! Pendant que le Pole mènera autour du ciel les huict spheres, et que Titan illuminera le monde empreignant les estoilles, et sa sœur, pendant que la Mer engouleia tant d'ondes, et que par ses vagues elle touchera au chariot de la Lune, la renommée de Berthe Panade sera notoire à tout le monde. Partant, maintenant je te jure, par tous les morceaux de pain, que les mendians ont mendié, ausquels nous devons tous nos biens et Royaumrs; que ainsi nous puissions oublier quelquefois Berthe Panade, comme le Soleil oublie de nous presenter tousles matins ses chevaux journaliers.» Ces parolles courtoises et autres tels propos achevez, il se couche avec sa femme en un lict de plume, et Berthe se va coucher au grenier au foin, ne faillant aussi-tost de ronfler la bouche ouverte. Le jour jà approchoit, et la lueur du matin, ensemble le coq desjuché chantoit par la place son quo quo quo, et la poulie luy respondoit par son que qua quo, lors Huy se levé, s'habille, et puis embrasse sa fennne, jcttant abondance de larmes, et avec belles prières la recommando à Berthe, jusqucs à ce qu'il fut de retour par la grace de Dieu, il veult, disoit-il, aller visiter lo S. Sepulchre, suivant un certain vou qu'il avoit fait : et, ayant prins son manteau, son bourdon, et son chapeau,
desloge. Ayant à grande peine ouvert l'huys de la maison. Balduine tombe à l'envers esvanouye, et devenue tout en glace, pour l'extrémité de sa douleur, semble comme morte, et vouloir jetter son ame dehors : Berthe soudain lui deslasse le sein, mouille son visage avec de l'eau, et la remet en vie, et peu à peu appaise son marrisson avec douces et gratieuses remonstrances, et ne cesse de luy proférer aux oreilles mille paroUes, aussi douces que sucre. Balduine, estenduë sur le lict, le remercie gracieusement, et le prie, et supplie ne luy vouloir desnier une seule grace, s'il desire la conservation de son honneur, à sçavoir qu'il veuille l'espouser, et qu'il ne desdaigne de recevoir d'elle un anneau. « Ce sera le repos, dit-elle, de tous deux, et un doux soulagement; m'espousant propre à enfanter des enfans, vous cognoistrez, que je ne souillerai point vostre honneur. » Les propos de cesie chaste Damoiselle ne despleurent à Berthe, et s'y accorda, et promeit faire tout ce qu'elle voudroit. Mais, voulant cmbarcquer une telle marchandise, il pensoit en soy-mesme qu'il avoit besoing d'y employer premièrement huict jours au moins, et que c'estoit une matière, laquelle meritoit estre balancée et marquée au poids, et à laquelle il falloit s'acheminer par posades, et avec pieds de plomb. Une chatte soudaine produit souvent des chatons maigres et moribonds; qu'icelle, disoit-il, se repose cependant ca'îhée en la chambre; car, dit-il, il ne veut estre du nombre de ces cornus, qui cherchent à engloutir de grands biens, la gueule bée; plustost que de cognoistre les meurs de celle, qu'on leur veut donner pour espouse, et lesquels ne se soucient aucunement, et ne font aucun estât s'ils se lient par un neud marital à quelque diablesse, qui, par ses bruits et clameurs, renverse sens dessus dessoubs toute la famille; ou si, comme un autre Acteon, ils portent en teste un bonnet cornu. Là-dessus il sort de la chambre, et va à Testable, et deslie ses chèvres, son pourceau, son asne, sa vache, et ses brebis, et les meine tous ensemble aux champs pasturer. Balduine demeure seule à la maison, et ne peut appaiser ses larmes, son mary estant party, et soustenant avec sa main sa teste toute pensive ; voici arriver, que soudainement ses boyaux commencent à se brouiller en son ventre avec une grande douleur : car un accouchement la presse, et est contrainte de jetter hors de l.aults cris ; et Balde, non encore nay, luy tire, et jette de grands espoin-