Livre ii
çonnemens, et eslancemens. Elle tremble fort, malgré qu'elle en aye; tantost la pauvrette se jette d'un costé, tantost de l'autre, chose qui estoit pitoyable à veoir. Elle n'a point de sage-femme qui la puisse secourir, comme est la coustume. Elle appelle pour néant ses servantes, ausquelles elle souloit auparavant commander, ainsi que peut une fille de Roi : mais elle les appelle en vain, et le chat veut bien respondre gnao, mais non pas donner secours. Elle n'est poin enfin tourmentée sans raison, pendant que d'icelle veut naistre toute la force et puissance des Barons. Tout ce qui doibt estre illustre, ou par lettres et sciences, ou par Mars et par la guerre, ne sort pas aisément du ventre de la mere : et, outre la coustume, vient au monde avec pénible tourment. Enfin naist de Balduine la force de toute prouesse, la fleur de toute gentillesse, Balde, là foudre des batailles, ladroicture de l'espée, la vigueur du bouclier parmi les armes, parmi les batailles briseur de lances, le brandon, et boutefeu cruel contre ses ennemis, et une vraye bombarde poussée à travers plusieurs escadrons. La dureté d'aucun rocher, ny l'acier, ny aucun grand rempart, ny aucun fossé d'une grosse et forte muraille ne se pourront tenir fermes et asseurez contre le marteau pesant de sa valeur. Ce Balde naist ainsi sans secours d'aucune sage-femme, et, au contraire des petits enfans, ne feit aucun cri. Balduine, jaçoit qu'elle eust tous les membres lasches, comme senties cercles d'un vieil tonneau, se levé, et, se soustenant d'un baston, marche lentement, et fait chauffer de l'eau : puis lave son enfant, et l'enveloppe de panneaux : se remet au lict, repose, donne la tette à son fils, le baise souvent, et ne peut saouUer son envie, luy lèche les yeux, le front, et la bouche. Cet enfant ne pleure aucunement, mais guigne sa mere d'un regard joyeux : et pendant qu'il s'efforce déparier, la langue encore débile ne peut satisfaire à la volonté, mais seulement barbotte ces mots, tatta, mamam, et pappa, combien que desjà il oust grande cognoissance des choses, ayant un si petit enfançon une estoille à sa naissance fort bénigne. Cependant on oit le gaillard Berthe approcher do sa maison, guidant ses chèvres, et son troupeau avec un ilageolet, ou avec quelques belles chansons, le ramenan d'abreuver du lleuve de Mince, et le range à Testable: puis,' entre en la chambre, et avec une face joyeuse salue ainsi Balduine : Qu'y a-t-il ? bon jour : est-il pas heure de
boire? » Mais, ce disant, il advise que sa famille est accrue. « 0, dit-il, nos affaires commencent à se bien porter a ce que je voy : tu as esté sage-femme à toy-mème, tu t'es servie de chambrière : cet enfant est-il masle ? Tu ris : est-ce une fille? « Icelle tenant la veuë basse, et estant nn peu roug'ie : « C'est un fils, dit- elle, lequel je vous prie recognoistre pour vostre nepveu. » Berthe luy dit alors : « Je suis donc ton frcre, et oncle de ton fils ; mais je suis à present la sage-femme et nourrice de l'enfanl. » Cependant il lave ses mains ordes de fumier, et s'en retourne au tect, où, prenant la chèvre par les cornes, et la tirant en arrière, et luy faisant eslargir les cuisses, luy prend le pys, et en tire une pleine coupe de laict, en laquelle il jette un morceau de pain ; et pendant qu'iceluy trempe dedans ce laict^ il fait cuire des œufs prins au nid encore tout chaud. Avec cela il se refait avec Taccouchée, remplit les veines, qui estoient vuides de sang, et redonne la force aux os. Mais c'est assez pour ceste heure, reserrez votre cornemuse, estuyez la sourdine, ô Muses, remplissez le flaccon : si la teste est sèche, donnez à boire à la teste sèche.