‹ Histoire maccaronique de Merlin Coccaie, prototyoe de RabelaisChapitre 68 sur 228 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

duquel, sans mentir, estoit de quarante brasses, et d'une belle proportion. Sa teste estoit grosse à l'equipolent : un mouton entier fust bien entré en sa bouche; on eust bien taillé huit bottes de ses oreilles, et eussiez peu jouer aux detzsur son front. Il avoit les espaules amples, et l'eschine large, les cuisses grosses, et les bras, et un fessier gros et rebondi. Il n'y avait point au monde cheval aucun qui le peut porter : il crevoit tous ceux sur lesquels il monloit. Il prenoit un grand taureau par les cornes, et le tournoit fort facilement à l'entour de sa teste, comme l'autruche se joue d'un petit oiseau. Pour son desjcuner, il mangeoit un veau; quatre-vingts pains à grand'peine pouvoyent remplir ses trippes : telles murailles qu'on luy eust monstrées, il les esbranloit de ses mains, et les jettoit par terre. 11 brisoit avec ses doigls les vieux chesnes, comme les paysans l'ail verd et les pori'caux : il marchoit avec un si grand bruit, et d'une telle pesanteur, que la terre trembloit soubs ses pieds. Son bouclier estoit le fond d'une grande chaudière en laquelle on brasse la bière, ou on fait bouillir le vin. Son baston estoit plus grand qu'un mast de navire. Ses ayeux estoient descendus de Morgant, qui pour massue souloif porter un batail de cloche. L'autre compagnon de Balde estoit Gingart, Cingart l'affineur, le subtil, et la vraye sausse du diable, un larron très-accord, tousjours prest à tromppr. Il avoit la face déliée, le reste du corps en bon poinct, prompt à marcher, prompt à parler, et prompt à faire : ayant tousjours ia teste nuë, et rasée : expert à donner soufflets, nasardes : à faire tromperie ; tournant sa face en mille sortes, et faisant diverses mines avec ses yeux bigles. Peu souvent disoit vérité, et servoit de mauvais guide sur les chemins aux passans; car, quand on luy demandoit le droict chemin, il enseignoit tout le rebours, et faisoit tomber les passans entre les griffes de ses compagnons. Il portoit tousjours une certaine escarcelle pleine de crochets, et limes sourdes, avec lesquelles il entroit de nuict es boutiques des marchands, fournissant à ses compagnons des bonnes et riches marchandises. Il depoiiille les autels des Eglises, et entre dedans la sacristie et revestiaire, et de là emporte le meilleur. 0 qu'il sçavoit bien crocheter le tronc que le prestremontroit au peuple pour y faii'o ses offi-andes, en intention d'aider à parachever lo bastiment de l'Eglise, ou plustost pour acheter une bonne

robbe à sa chambrière! Par trois fois il avoit desjà monté en l'eschelle; et le bourreau estant prest de luy donner, le saut, avoit tousjours esté secouru de Balde accompagné de sa suitte, et tiré par lorce d'entre tous ces sergens embastonnez et armez. Mais, pour cela, il ne laissoit de retourner aussi tost à son premier mestier, et estant prins par le Prévost, et mené en la ville lié et garotté de cordons, entre mille paysans armez de halebardesroûillées,etdepertuisanes, et estant envisagé de tout le peuple, les marchons des bouticques crioient après luy : « Voici ce diable, qui ne donne repos à personne : Il a volé, le larron, l'Eglise des Cordeliers. Ha! le bourreau^ il porte sur son dos mille excommuniments ! Il a desrobé aux moynes de S. Crestophle les deux chandeliers, et une boette pleine de carolus. Il ne laisse aucun fruict aux vergiers, ny aucuns choux aux jardins, ny aux poulaillers aucune poule, ou chappon : il a donné sur la tonsure du Prestre, et l'a laissé quasi mort, battu à coup de poing et a emmené sa jument. » Voilà les beaux cris du peuple après Cingart ; mais il ne se soucie gueres de tels reproches, ny de telles clameurs. Or, pendant qu'il est en prison, pendant qu'on luy prepare une potence, pour y estre le lendemain matin pendu, il lime la nuict les barreaux, il rompt les pierres, perce la prison, sort dehors, et va crocheter autres boutiques. Balde l'aimoit par-dessus tous ses autres compagnons, parce qu'il estoit descendu de la race de Margut'. Que dirai-je de toy, Falquet gémeau, qui pour Balde as juré exposer ta vie tant de fois? Diray-je, mais en recitant, ce que j'ay veu de mes propres yeux, il semblera que je seray un bailleur de ve-

1 Margutte est le nom d'un géant qui joue un rôle considérable dans le Movgante de Pulci. Un extrait de ce pëme a été publié sous le titre de Marguttino, vers la fin du quinzième siècle, et il a obtenu d'assez nombreuses éditions. Margutte est d'ailleurs un franc vaurien dont le caractère a fourni à Rabelais quelques-uns des traits de la physionomie de Panurge. Il se vante lui-même de ses vices ; il en fait avec complaisance la très-prolixe enumeration ; il les a tous, il a fait ses preuves et il est prêt à les recommencer. C'est un libre penseur et un épicurien décidé; Morgant lui demande s'il est chrétien ou sarrasin, s'il croit en xlésus-Christ ou en Mahomet, et Margutte répond : « A te dire le vrai, je ne crois pas plus au noir qu'au bleu, mais bien au chapon bouilli ou rôti. Je crois encore quelquefois au beurre, à la

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