LIVRE IV
nues, et forgeur de grandes menteries. J'ay veu Falquet nay avec deux formes de corps. Il avoit jusques au cul la forme d'homme, et de là vers le bas ressembloit à un lévrier. Je ne sçay, ô lecteur mon amy, si tu comprens bien cette chose? Je te le diray plus clairement : il maiigeoit des dents comme un homme, et rendoit par bas ses morceaux digérez comme fait un mastin. Aussi estoit-il si legier à la course, qu'il altrapoit chevreals, lièvres, daims, cerfs. Et par ce que ce f^cntil personnage estoit ainsi moitié ressemblant aux chiens de Molosse, les Boys, les Papes, et les grands Seigneurs luy vouloyent donner en leur court les premieres places : mais, incaguant et les Papes, et toutes les faveurs des Roys et Empereurs, il ne veult que dormir, boire et manger avec Balde. Durant tel temps, Bahie devint amoureux d'une belle et plaisante fille nommée Berthe : ii'cluy l'enleva de force de chez son père. Elle surmontoit toutes les bourgeoises en beauté, et non seulement en beauté de visage, mais aussi en contenance, au marcher, à son ris, à sa façon et douceur de parler. Et, pour telles perfections, Balde, après avoir prins l'advis de Sordellc, lequel avoit tousjours soing de luy, l'espousa avec l'anneau nuptial. Et dès le premier assaut, elle devint pleine, et toute gaillarde de ceste grossesse, meit au monde deux enl'ans masles, dont l'un fut nommé Grillon, et l'autre Fanet; tous deux si beaux de visage, si gaiz et si poupins, qu'on pouvoit bien dire qu'ils n'estoient point d'autre que de Balde. Cependant Zambelle avoit atteint une bonne aage. Zambelle, dis-je, fils de Berthe, et de sa mere Dine Tonelle, lequel estoit estimé frère de Balde. Iceluy, aussi avoit espouse une femme nommée Lene; Tognazze le barbet en avoit été cause, comme nous dirons. Ce Zambelle avoit l'esprit plus rond qu'une boule, et aussi aigu que le pilon dont on pile l'ail pour faire l'aillée. Tout ce qu'il gagnoit avec sa bêche et marre, Balde le despendoit en ses buvettes,
ML're, et, quand j'en ai, au vin doux, mais j'ai foi; par-dessus luul, au bon vin, et je crois que qui y croit est sauvé.
Ma soppra tutto ncl buou vino ho fcdo E credo clic sia salvo clii {,'li credo. »
La mort de ce mécréant est cligne do sa vie ; à l'aspect des L'iiniHces d'un sitige, il se mot à rire d'abord un pou, puis davantage, puis plus encore, et il crève enfin à force de rire.
56 HISTOIRE MAGCARONIQUE.
et aux tavernes. Pendant que Balde comme un magnitique vouloit avoir à sa table des chevreaux, des cailles prinses avec l'espervier, et des faisans prins avec l'autour; Zambclle ne mange que de l'ail, et à peine quelques ciboules et oignons, et quelquefois est bien fier de lescher les escuelles. Balde ne le laissoit dormir la nuit, et vouloit que le long du jour il ne bougeast à travailler aux champs, ne trouvant, après s'estre bien lassé à sa besongne, dequoy à grand'peine manger : mais Balde, reposant à son aise, avoit la bourse et l'argent. Ce pauvre homme voudroit bien se plaindre du tort qu'on luy faisoit; mais il craint d'estre espousseté à l'accoustumée avec bons coups de bastons, comme tous les soirs sa maigre eschine y estoit sujette. Estant un jour seul aux champs, semant avec sa besche des favottes, lors que le soleil commençoit à franchir les monts et Alpes de Vincence, Zambelle, à qui les dents gresilloient d'envie de mangier quelque chose, qui peut passant par son estomach humecter un peu ses boyaux, et se promener en ses tripes, ainsi que font des escrevisses en un panier : mais, voyant qu'en sa besace pendue en un ormeau, il n'y avoit aucun morceau de chair, non pas seulement une miette de fromage moisi; ni en son baril aucune eau vinée, de laquelle il peut abbreuver sa bouche sèche et altérée; jette sa bêche bien loing comme désespéré, et tire du profond de son estomach des soupirs sortans par haut et par bas; et grattant d'une main sa teste, et de l'autre son cul pour contenter ses ongles, puis qu'il ne pouvoit saouler son ventre; marmonne en ses dents, et bredouille des mots en la bouche; et les faisans sonner, ainsi qu'on oyt bouillir des raves en un pot; il despite, il jure, il injurie Balde. Enfin, plein d'impatience, s'écrie en disant : 0 lasche de cœur ! ô chien à vers! ha, ha, mon ventre : ha, ma panse : ha, mes boyaux, me tairay-je tousjours ainsi? Creveray-je ainsi d'une maigre famine? Estrangleray-je ainsi, pauvre miserable que je suis, et cependant je ne cherche aucun secours? Quelle phis grande disgrace me sçauroit arriver, quand je recileray ces miennes tristesses que j'ay au cœur? Et bien, ce bourreau et ribaud me brisera l'eschine : ne me la rompra-il pas ? et ne me la rompt-il pas tous les jours toutesfois et quanles que je pense proférer une seule parolle? Je trouveray enfin, qui me tirera du tout hors de tant d'ennuis; et qui me fera sortir de tant de misères et calamitez. Qui trouveras-tu