LIVRE IV
et vous autres, qui luy assistez, et vous aussi Peres, qui devez conserver ^'honneur de cette ville, ce lieu requiert qu'uu chacun y aye la bouche ouverte, et que la langue puisse proférer ce que bon luy semble sans vengeance. Pour ceste cause, afin que la faute, que je comrnettrois en me taisant, ne tourmente ma conscience, je diray cecy avec raison: c'est que j'ay cogneu l'esprit de Balde, et sa valeur, dès ses jeunes ans, et dès son enfance. L'esprit de l'homme est tel, que facilement il se laisse aller au chemin des vices en la délicatesse de son jeune aage, s'il n'est retenu par un escuyer et par une bride ; car lors il est transporté çà et là comme la volupté, qui n'est retenue par aucun mords. Aussi l'enfant qui est bien nay, combien qu'il suive les appasls des délices de ce monde, ne sçachant encore que c'est des resnes de raison; si d'aventure il rencontre un personnage meur de conseil, qui l'advertisse de ses fautes, et que par crainte de la verge il escoute volontiers un tel homme; il est certain qu'abandonnant peu à peu ceste liberté, qui le rendoit farouche, se laissera conduire à de bons enseignements, et se rendra enfin tel, que par une modestie humaine on le verra destourné de tout vice, et se rangera du tout à ce qui est de droict, y demeurant attaché, et comme collé. Nous voyons les forts et robustes taureaux se soubmettre soubs le joug, estant leur fierté domptée par le chartier. Tousjours seroit indompté le poulain, s'il n'avoit un escuyer, qui le domptast. L'espervier s'apprend à revenirsurlepoing, avec un petit poulet. Ainsi seroit de Balde, lequel est venu d'une très-noble lignée. Mais j'en voy plusieurs de vous autres secouer la teste, et tourner le nez de costé. Je cognois bien maintenant les penséeS; qui sont en vostre couî'agc. Je ne veux point jetter davantage mes paroles au vent. Ha! que suis marry de ce que comme à vieil bœuf le pennon me pend si l)as maintenant pour l'aage que j'ay! Je n'ay point faute de courage, je le confesse: mais ma force s'en est volée. » Ayant mis fin ainsi à son dire, il se relira tout furieux en sa mnison, et au bout de trois jours, estant outré de trop ennuy, rendit l'esprit. Aucuns ont eu soupçon que, par menée de Gaioffe,il futempoisonné pnr le Médecin, qui le medicamentoit. Or reposons-nous un i)eu, ma Gose, avant que ce qui s'ensuit me fasse suer en chemise.