‹ Histoire maccaronique de Merlin Coccaie, prototyoe de RabelaisChapitre 79 sur 228 · LIVRE V · texte numérisé non relu

LIVRE V

l'air, il meiiie rudement ces lourdauts; cl la rage et despit l'avoient tellement saisi, qu'on lui voyoit sortir de la bouche une bave toute pleine de sang. En se remuant en ceste sorte, il avoit renversé tous les bancs de ces procureurs et avoit rompu la teste à plusieurs avec leurs grosses escritoires de bois.

Tognazze, qui avoit tousjours l'oreille tendue au bruit qu'il oiroit, entre en la salle, suivy de sa bande de sergens. Incontinent on voit mille espées desgainées autour de Balde, lequel ils enserrent de près, mais iceluy, faisant un saut, se dépatroiiille d'entr'eux. Tognazze approche le premier avec sa daguasso, et assaut aussi le premier de sa bande Balde, s'escriant : « Demeure ferme ; tu es maintenant où tu ne pensois pas estre; il faut que tu sois mon prisonnier, larron; demeure, dis-je, ribaut, rends-toy à moy! Veux-tu encore icy braver, meschante beste? Rends-toy à moy, sinon je te tire une estocade. » Balde, oyant ces mots, escumoit de rage une bave noire, et renflamble en son courage sa cholere, et se jette contre un texier, lequel, avec un coup de poing, il fait tomber tout estourdi en terre, et luy arrache des mains un gros baston de chesne, et, avec iceluy, se sentant plus fort, il s'advance, enfonçant de sa main gauche, jusques sur le front, un pot ou callolte de fer, lequel il souloit porter caché dedans son bonnet; et tenant ferme en l'autre son tribal, et escumant toujours comme un verrat, commence à chasser d'autour de soy ces mouches ; et petit à petit se fortifie et s'asseure en un coing, comme fait l'ours, quand il est poursuivy de gros dogues de Corse, et qu'il voit les espieux près de soy, lequel incontinent se fourre en un coing comme en un port seur, et de force se garde, advançant ses griffes sur l'un sur l'autre, en s'eslevant tout droit, et ne veut jamais quitter ceste retraitte. Ainsi ce brave guerrier, très expert aux. armes, se comportoit de mesme en ceste nécessité, lequel toutesfois ces gens icy eussent bien rendu mort sur la place avec leurs arquebuzes et arbalestes. Mais le Prêteur le vouloit avoir vif entre ses mains, afin de le tourmenter par cent sortes de morts soubs la tour de Predelle. Tognazze s'oscrie de rechof: « A quoy t'ènorgueillis-tu cncor', bourreau? voicy le licol de la potence, qui t'est préparé : la force de Fracasse ny les ruses de Cingar ne t'ayderont pas, ny toute la puissance de ta race. » Eu ce disant, il romuoit en l'air sa da-

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guasse de toule sa force; avec laquelle il n'eust sçeu faire mourir une puce. Balde, avec son haston, la destourne- L'autre redouble ses taillades et revers. Mais Balde qui sçavoit mieux les traits de l'escrime que luy, pendant que Tognazze remue ainsi ça et là sa grande dague, il luy lasche un si grand revers, qu'il met ceste daguasse en cent pièces. Ce que voyant, Tognazze soudain tourne le dos, et Balde luy gratte à bon escient sa bosse avec son baston. Tognazze, en fuyant, crie tant qu'il peut: « Ha, ha, secourezmoy vistement; ha, ma teste; ha, mes épaules; ah, mon eschine, comme elle est renettie! » Mais Balde en choiera sans mesure frappe, et ne tend qu'à Tognazze, lequel fuyant et voulant descendre les degrez, Balde, le suyvant, luy baille si grand coup de pied sur sa bosse, qu'il le renverse sur le premier degré et le fait rouller jusques à bas comme une boule. De ceste cheute, Tognazze eut la maistresse coste de sa poitrine rompue. De peur que Balde s'eschappast, tous se meirent à le suyvre, et, se tournant vers eux, prend son tribal à deux mains, et, comme le paysan après avoir beu plusieurs fois à sa bouteille pour se rafreschir contre la chaleur de l'esté, et se sentant plus vigoureux ayant beu et reinsié ainsi sa bouche, avec ses forts bras prend le fléau pour battre et faire sortir le bled hors de sa baie; ainsi Balde, tenant son baston avec ses deux mains, rompt les espaules à l'un, respand le cerveau de l'autre, casse bras et jambes, et fait voler en l'air les tronçons de leurs hastens ferrez, lesquels, tombans sur les tables et bancs de la salle, resonnent de leur cheute sur iceux avec leurs retentissans tic tac. Il saute, il frappe, il pousse, il abbat au milieu de cet amas de peuple une infinité, et se contourne comme une roue de moulin. Enfin, plus grand nombre d'hommes s'y amasse, et l'on commence à luy jetter plus de coups, et presser de plus près ce pauvre homme tout désarmé. Ha! quelle force et vertu peut estre en un homme tout las ! Il luy restoit peu d'espérance de pouvoir eschapper. Son courage tousjours demeure invaincu, et ne se peut perdre pour quelque estonnement de la mort, tant espouvantable puisse-elle estre ; moyennant que la vie s'en aille par acte vertueux et honorable et avec une louange éternelle. C'est le propre à un larron d'avoir le col attaché à un gibet ; à un battelier ou marinier, d'estre un jour noyé en l'eau, et servir de pasture aux poissons;

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