‹ Histoire maccaronique de Merlin Coccaie, prototyoe de RabelaisChapitre 80 sur 228 · LIVRE V. To · texte numérisé non relu

LIVRE V. To

c'est au marchant de perdre la vie, après la bourse, allant par pays; c'est aux Prélats d'estre empoisonnez par la poudre de diamant'; c'est aux poltrons et aux fait-neants de servir de pasture aux poulx; ainsi, aussi, c'est une louange et une renommée grande aux braves soldats, non de mourir au jeu, entre les bouteilles, ny de pourrir entre vilaines putains, mais d'exposer, pour l'honneur, cent vies, si faire se pouvoit, entre mille picques, ou à la guerre, ou en juste querelle. Voicy Balde, qui, en se combattant courageusement, a le corps percé en beaucoup de lieux de coups d'espée et de longs bois, le sang coulant de son corps comme fait l'eau d'une fontaine. L'haleine commencoit à abandonner sa force, comme une chandelle s'esteint estant le suif consommé jusques au bout. Toutefois, maniant encor' son tribal, abbatoit tousjours quelqu'un par terre, et sur les morts en faisoit culbuter d'autres prests à mourir. Geste meslée avoit jà duré plus de six heures. Le courage néantmoins avec le temps s'augmentoit en Balde: et tous fuyent les coups orbes de son baston; et leur est ad vis qu'ils ont plusieurs chiens à leur queue. Ce fust une chose merveilleuse, comme, durant un si grand travail, son bras peut conserver sa force. Mais, comme une corde, pour estre trop longuement tendue, se rompt, ainsi son tribal ne peut plus donner, ny supporter tant de coups. Car, voulant Balde donner de grand'force sur le haut de la teste d'un audacieux villain, il l'applatit à terre, comme l'on feroit une tarte ; mais le tribal en vola en pieces : ce qu'estant apperceu d'un chacun, aussitost tous se ruent sur luy, et, le voyant sans armes et tout blessé, le veulent tuer. Autres jettent sur luy des cordes, des chaispes et des liens, le voulans garotter, ainsi qu'un fagot. Le Prêteur et plusieurs de la compagnie

* Allusion aux empoisonnements dont divers cardinaux et évêques passèrent à tort ou à raison pour avoir été victimes. Un poëto français, Andrieux, appelle cette façon italienne de se défaire des gens

Un procédé que l'usage autorise.

Voir le conte intitulé la Bulle d'Alexandre VI, imitation plus spirituelle que décente d'un récit do Casli, et qui, imprimée en 1802, n'a point été reproduite dans les Œuvres d'Andrieux, 1818, 4 vol. in-8, ou 6 vol, in-18.

76 HISTOIRE MACllARONIQUE.

des Sénateurs encouragent les sergens: « Prenez-le en vie, s'escrient-ils tous, qu'il soit gardé vif, qu'il soit mis vif en en prison, qu'il soit vif escartelé, qu'il soit vif brûlé! » Mais Balde, atteint de grand despit, ainsi qu'il apparoissoit assez en son visage, ne tendoit ailleurs, ny tournoit sa veuë en autre part, qu'à tascher, avec les dents et avec les ongles, à rompre les liens desquels il se voyoit garroté. Enfin, un le prend par une jambe et un autre par l'autre, en la façon que font les mareschaux, quand ils veulent coucher par terre un cheval, qui ne veut se laisser manier aisément, luy liant les membres avec cordes qu'ils se baillent l'un à l'autre pour serrer les nœuds, ne pouvant plus ce cheval regimber, ny mordre.

Ainsi est arresté Balde, l'un luy prenant le pied par derrière, et un autre l'autre pied, et luy jettent plus de cent liens sur les espaules, sur les bras, en sorte que depuis le col jusques au talon il est bien garroté.

Ha, infortuné Balde! ha, lumière invaincue de toute noblesse! est-ce toy qui es ainsi chargé maintenant de fers? Es-tu à présent comme la brebis, quand on luy tond la laine? Et, toy, Mantouë, qui as mis en lumière le premier Poète, es-tu devenue si folle et si grossière? N'as-tu point cogneu les dons que les feux celestes t'ont donnés si souvent, en sorte que tu pouvois acquérir le renom d'une autre Rome? Tu te trompes toy-mesme, tu te perds, Mantouë, tu t'es rendue pauvre et malotrue. As-tu peu voir que Balde, l'honneur de toute chevalerie, l'estendard de Mars, fut ainsi par les tiens lié et enchaisné, et qu'en eux on ne veid aucune pitié? Mais il viendra un temps, etbientost, croy hardiment à Coccaie, que l'illustre maison de Gonzague, chantée par tout le monde, et descendue du sang imperial, domptera ce peuple Gaiofficque, qui n'est nay que pour mascher du pain, et chassera bien loing de toy ceste canaille; autres loix seront establies sur toy, et autres ordonnances, et en ton sein se nourrira une autre race : race gentille, courtoise, affable, et unie soubs le Prince François de Gonzague*, qui

1 II s'agit de Jean-François II de Gonzague, marquis de Mantouë, né en 1466, mort en 1519 ; il prit une part active aux guerres dont l'Italie fut le théâtre à cette époque, et se montra tantôt l'ennemi des Français, tantôt leur auxiliaire. Il cultiva les lettres avec zèle et composa lui-même des poésies.

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