‹ Histoire maccaronique de Merlin Coccaie, prototyoe de RabelaisChapitre 89 sur 228 · LIVRE VII · texte numérisé non relu

LIVRE VII

Minerve, et neantmoins sont plus fols que cent mille poulains : je prieiceux ne vouloir desdaignerd'escouter nostre Gomine; laquelle, jurant avoir eu un vieil mary, et l'avoir de jaloux rendu tout capricieux, ayant devant soy à present pleine table d'escuelles remplies de crespes et beignetz, commence en ceste sorte.

Cingar ayant par sur tout, devant les yeux, Tamitié qu'il portoit à Balde, développe entièrement toutes les subtilitez de son esprit, encor' qu'il y deut perdre son bien, ou y laisser la teste, voulant trouver les moyens de l'ester hors des fers. 11 feint de se rendre ami à Tognazze, avec une ruse de renard : avec lequel, discourant de diverses choses, enfin vint tomber sur la cause de Balde, duquel il commence à dire mille maux, le blasmantde larcin, le nommant voleur, guetteur de chemins, un ribaud, un pendard, un meurtrier de gens, un maudit, qui sur ses espaules portoit mille diables, mille satans, qui meritoit cent morts, voire mille, huit mille, et cent centaines de millions. Puis, le fin compagnon, tournant sa parolle, d'autre costé, vient sur le fait de Berthe, laquelle, privée de mary, qui estoit enfermé et confiné en une prison perpétuelle, estant toutes choses désespérées, desjà mortes, et desjà enterrées, desire un nouveau compagnon de lict. Et cecy dit, il arreste un peu sa parolle, puis recommence : «. J'ay un secret, Barbe Tognazze mon amy, que je te veux dire, moyennant que tu te tiennes muet, et que tu ne veuilles le reveler à personne. Geste affaire n'est pas de petite importance, et la faut tenir sous le nœud de confession. Jure-moy que le diaJjle te puisse emporter, si tu fais à autruy quelque moindre demonstration que ce soit de ceste affaire? Dis, respond Tognazze, je te promets, je te jure, et feray mille sermens que je n'en diray rien à personne. » Gingare soupire, et puis dit : « Geluy n'est point vray amy, qui celé quelque chose à son amy. Ma coustume a tousjours esté de servir un chacun fort volontiers, moyennant toutefois que mon honneur n'y fust intéressé, sans avoir aucun respect, ny considérer aucun proffit. A quel propos cecy, me direz-vous? Gar, par avanture. Barbe Tognazzo, pour les choses que je vous veux declarer, vous aurez opinion de moy que je suis un Jean qui se mesle de tout, et qui se fourre par tout, et qui entreprend d'accorder les amoureux. Mais toutesfois, à cause que ce quo jo vous veux dire n'est que très-raison-

nable, estant suivy d'un sainct lien de mariage, jamais personne ne me destournera d'un si bon office. Berthe, cydevant femme de Balde, et maintenant déliée du lien de mariage, est tourmentée à present d'un grand embrasement de vostre amour. Elle me desgorge de son estomach ses pensées : un crible en son fonds^ ny une rappe, dont on gratte le dur fromage, n'ont point tant de trous, qu'icelle a de pensées de vous en son ventre percé. Elle vous appelle tousjours, elle ne pense qu'à vous, tousjours soupire, se plaint contre son estomach, et a grand' peur qu'en vous montrant ingrat, vous refusiez son cœur. « 0 mon bel amy, € s'eserie-elle souvent, pourquoy, mon beau Tognazze, ne « sçais-tu que je t'ayme et que je brûle pour toy, mon beau « Tognazze? Vien, mon Narcisse; vien, mon Ganimede : « chemine, ne me desprise point, ne me refuse ta bouche 4 emmiellée. » Ainsi la pauvrette crie, transportée hors les bornes de raison, pour le trop grand embrasement, qui la tourmente jour et nuict ; elle pense après vous, et sur vostre petite bouche, laquelle, elle croit surpasser en douceur le succre. Etl'ennuy se redouble si fort en elle, et abreuve tellement ses nerfs, que vous diriez : Ha! la pauvre femme s'en va mourir! Quant à moy, je cherche les moyens pour la destourner de telles fantasies ; mais je trouve que je n'y fais rien : partant, je suis venu vers vous de sa part, pour vous annoncer ceste nouvelle, pour sçavoir de vous si vous la daignez prendre pour vostre espouse, et coucher avec elle, moyennant que cecy se face encor en secret, sous contract toutesfois de mariage. »

Cingar lave les pieds de Tognazze avec telle eau, afin qu'abbreuvé d'icelle, il croisse plus haut. Et ne pensez pas qu'il luy rie au bec, comme on diet, en prononçant telles parolles, lesquelles il proferoit avec telle grace, que Tognazze y eust adjousté foy plus qu'en cent Freres-presches de Robert ^ Ainsi que la raye s'enveloppe dans le filet, d'une soudaineté grande, et la grenouille goulue sur le morceau qu'on luy présente, et que la mouche se laisse prendre en la toile de faraignée; ainsi, aussi, Tognazze s'engiuë en l'amour de Berthe, lequel aussi tost commence

1 II s'agit de Robert de Litio, prédicateur célèbre à la fin du quinzième siècle et dont il sera encore question au neuvième livre de cette histoire.

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