‹ Histoire maccaronique de Merlin Coccaie, prototyoe de RabelaisChapitre 90 sur 228 · LIVRE VIL · texte numérisé non relu

LIVRE VIL

à alonger son eschine, et se tenir plus droit, et avec le doigt essuyer la bave, qui luy couloit des lèvres. Puis, embrassant trois fois Cingar, et trois fois le baisant, luy dit : Est-il possible? Ma Berthe me desire-elle pour mari? Rien ne me sçauroit estre plus cher, que cette affaire; j'en suis content, je l'accorde, il faut qu'il se face. Si icelle me veut parangonner à aucun, elle confessera que Balde n'est qu'un poltron, qu'un faitneant, et homme de peu : et m'assure qu'elle voudroit que luy et »tel maris fussent morts. Que d'ailleurs, Cingar mon amy, ma Berthole ne pense point à ma petite bosse, et à ma teste, qui a des poils blancs : crois-moy, la vieillesse ne me les a point blanchis : ceste dent-là de devant que j'ay perdue, elle n'est point tombée par mes vieux ans ; mais les fatigues et ennuis que me donne la Republique en sont cause. Car, je te puis jurer, et le cancre me tuë, si j^ay plus de quarante et deux ans. Et elle peut croire que Tognazze est un vieillard rajeuny, et semblable à cet ancien Mathusalcm. Qu'elle se souvienne de la sentence de Gonette', qui disoit que la force est au jeune, et la dextérité au vert vieillard. Je suis beau, riche, je suis prudent et gaillard : j'ay une bonne terre, et une vallée grasse et opulente : une vallée, dis-je, où les grenouilles ne coiiacquent point, et où les moucherons ne s'engendrent par une corruption d'air, importunant nos oreilles par leurs malplaisanles chansons de zimt : mais le vin y croist en abondance, qui est doux, fort, et qui fait rougir la face. J'ay trois vaches, une chèvre, et une noire Gode, lesquelles en tout temps me font des caillotins : et de leur laict je reçois tous les jours de bon argent. Ma maison n'est point faite de bousillage, ny couverte de roseaux, qu'un

' Il faut lire Gonelle, nom d'un bouffon célèbre en Italie, et dont la mémoire est restée populaire. On trouve d'amples détails à son égard dans le curieux ouvrage de Domenico Manni, Le Veglie piacevole, ovverso Notizie de' piii hizzarri e giocondi noinini toscani, troisième édition, Florence, 1815.

Un volume d'une extrême rareté et que nous avons signalé dans notre introduction comme renfermant la macaronéo do Bassano, \es Collectanee de cose facetissime, renferme les Facecie joccondissîme del Gonella. Nomhve de buffoneries de ce personnage ont été insérées dans divers recueils, notamment dans la SceUa di facezie, tvatti, motti e burJe, dont il existe de nombreuses éditions. Florence, 1580 ; Vérone, 1586, etc.

9F. HISTOIRE MACCARONIQUE.

petit vent puisse emporter : mais elle est bastic de bricques et couverte de tuilles neuves, et y en a vingt-cinq pour rang. En après, j'ay tout ce qui est nécessaire pour le labourage, et pour la cuisine; des pics, des rasteaux, des scies, des marres, des socs, des coignées, des paisles basses, et des haches, avec lesquelles j'ay accoustumé de fendre les gros tisons. J'ay des doux, des marteaux, des vilbrequins, des tarières, des mets pour la farine, des saas, des blutteaux, et autres mille choses que je serois trop long à reciter, et en ennuyerois le monde. Tout cela est au commandement de ma chère Berthe. Je suis docteur en l'art de labourer : je suis docteur pour sçavoir bien tirer le fumier de Testable, Tous les soirs je sçays bien traire les vaches, et faire les petits fromages en leurs faiscelles : je ne porte envie aux Plaisantins, et aux Malghesins. Je sçay bien battre le beurre; je sçay fort bien comme il faut faucher, aplanir les mottes de terre, lever des fossez autour des champs, et dresser les bœufs sous le joug, et dompter les jeunes taureaux. J'ay trois tects à pors, couverts de lambrusses verdes, et en ma court j'ay mon four, auquel toute la ville de Gipade vient cuire son pain. Enfin je suis Tognazze : je sus celuy qui conserve Gipade : je suis le Prince de la Synagogue et TArchivillain. On ne parle, par toutes les villes, que de Tognazze; personne n'abonde en toutes choses que Tognazze; je suis advise et ay une teste sage : je suis, dis-je, Tognazze. Les choses qui se font sans le conseil du grand Tognazze deviennent, crois-moy, enfin misérables; mais celles qui sont bien masticquées avec son conseil, crois-moy qu'elles sont tousjours bonnes, et n'y a faute d'un iota. Quand la bouche de Tognazze parle, c'est Évangile. Mais pourquoy jette-je le temps au vent en racomptant tant de choses? Tu sçais ce qu'il en est, ô Gingar, tu le sçais, et lu l'as assez esprouvé. Va-t'en : va trouver Berlhe, et lui dis ainsi : « Tognazze, ô Berthe, vous « envoyé autant de bons jours que je verray à ce soir d'esse toilles au ciel, autant que les forests poussent de fueilles, « autant que Milan vend de souppes bien grasses, autant « qu'entre les Vénitiens la canaille despend de vesses, au- « tant que Rome monstre aux pèlerins de sainctes reliques, « autant que le pays de Piedmont brûle sorcières, autant « que les réfectoires des Moines consomment de tourteaux, « autant qu'à Naples le peuple jet'e d'oranges, autant que

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