LIVRE VII
quoy donc Zambelle est-il prisonniei'? Penses-ta, traistre, ainsi praudre uu Irebuchet un bon homme? Penses-tu ainsi vendre ton fenouil à tes citoyens? Mais j'ay trop tenu couvertes tes meschancetez. Ne scais-je pas bien (et en aydes lesnioings assez) que tu as falsifié tes poids et mesures, et tfue tes balances ne sont justes? Ne vends-tu pas, meschant, des crottes de chien, et de chèvre, au lieu de diaculon, et au lieu de pillule de tribus? Au lieu de bonnes drogues, ta n'en vends ({ue de meschantes. Je m'en vais au Palais, je te feray soudain adjourner, et te prepare de respondre à plus de cent tesmoing:s,qui méritent aussi bien que moy qu'on leur adjouste foy. Corps D,. mais je ne veux pas blasphemer. Enfin je feray saccager ta boutique, poltron, et marouffle que tu es ! As-tu ainsi pensd à t'enrichir aux despens d'un pauvre homme? » Pendant que Cingar tenoit tels propos, tout le monde s'assembloit autour d'eux, e puis feint de s'en aller droit au Palais. Mais une peur chiarde prend incontinent l'Apoticaire, et plus viste que sa scammonée n'opère en un paysan, il ne sçait ce qu'il doit faire, il se voit perdu s'il n'y donne ordre de bonne heure. 11 s'asseure bien de n'avoir jamais eu de fausses balances ; toutesfois, il est .en grand esmoy, et le soucy luy ouvre l'entendement. 11 va après Cingar et l'appelle ainsi : t Attends un peu, je te prie, o compagnon ! » Mais Cingai' fait l'oreille de marchant. L'Apoticaire crie plus fort : « Hola, frère, demeure, que je te die seulement, je te prie, trois mots! » Cingar se tourne et luy demande ce qu'il veut. L'autre, faisant la chattemitte, le prie, et supplie et luy dit: f Hé quoy! mon compagnon, mon amy, que pensez-vous gaigner, quand vous m'aurez fait perdre mon bien et mu vie? Ha! pour l'amour dcDieu, et que la Fortune vous sauve et garde, ne veuillez m'accuser de telles choses, et princij)alement en ce temps, auquel vous voyez tant de loups, ayans la gueule ouverte pour dévorer un chacun misérablement. Jeté donneray quelque argent, et ne poursuivray plus le paysant touchant sa merde couverte de miel ; au contraire, je te jure et promets ({ue je le feray sortir de prison. » Cingar luy respond: » Certes, lu t'es eschappe d'un grand peril; car, de droit, tu eusses perdu toute taboutique, et peut-estre que le juge t'eust condamné à la mort. Je te remets toutesfois ceste faute, moyennant que tu gardes ta promesse que tu me viens de faire, et qu'à tes des-
110 HISTOIRE MACCAHOMQUE.
pens tu tires le bon homme hors de prison. — J'en suis content, dit l'Apoticaire. » Et là-dessus, ce pauvre lourdeau met la main à la bourse, et la vuide de tout ce qui estoit dedans, le baillant à Gingar^ qui le prend très-bien, en le refusant quelque peu, après l'avoir en sa main, à la façon des médecins ^ ; et s'en vont ensemble àla prison commune, et non celle de la tour. Zambelle, advisant Cingar, soudain accourt, et tout joyeux s'en vient aux grilles de la l'enestre, et l'appelle, le priant le vouloir aider. Gingar lui dit : «Tais toy, tais toy, parle bas, fol, et te tiens joyeux. Gar, tout à ceste heure, moy seul, te feray sortir de là, et je ne crains point de despendre mon argent pour toy, et en ay desjà beaucoup déboursé. Cet homme qui est icy venu avec moy, et qui t'a battu à tort, affermera et jurera devant le monde avoir usé d'une menterie, quand il a dit que des bouges de vache, qu'il avoit achetées pour quelque peu de deniers, estoicnt de la liante humaine. — Mais, dit Zambelle, telle purgation intestinale nous apporte bien de l'incommodité ; toutefois je voudrois estre payé de celle qu'il m'a fait perdre. Dis-moy, Gingar, porteray-je encore cette grand'perte ? y> Gingar lui respond : « Repose-toy sur moy pour telle chose; je te promets que tu en auras quatre barils bien pleins, Adieu, je m'en vais, tu sortiras maintenant. O, Apolicaire, allons à l'auditoire ! » Ainsi s'en vont, et ayant eu audience, Gingar prouve tout ce qu'il veut, jure, afferme et allègue cent mille menteries, et fait tant qu'il fait sortir Zambelle, et le rameine à sa maison, emportant en sa bourse ^ l'argent que Lene luy avoit baillé, et ensemble ce qu'il avoit receu du miserable Apoticaire. Mais, pour telle drogue puante, je voy que la compagnie est en cholere, pondant que mes Muses m'ont tenu le nez bouché. Pardonnezmoy si nous avons remply vos oreilles de choses si grandes. Il vaut mieux en ouyr parler que d'en taster. Je me recommande.
» Rabelais s'est inspiré de ce passage lorsque, au troisième livre de Pantagruel, xxxv, il montre Panurge s'approchant du docteur Rondlbilis, et lui mettant en main, sans mot dire, quatre nobles à la rose. «Rondibilia les print très-bien, puys luy dit en effroy comme indigné : Hé, hé, hé, monsieu, il ne failloyt rien. » Nous n'avons pas besoin de rappeler que Molière prête un trait semblable à Sganarelle dans le Médecin malgré lui (scène viii)
LIVKE Vin. Ill