LIVRE VIII
Ja la bonne femme de Zambelle avoit leceu son mary de retour de la prison et le caressoit d'estranges manières. (Comment? Estoit-ce avec baisers? Estoit-ce avec embrassemens joyeux, comme fait la femme finette, quand elle veut tirer quelque chose de son mary ? tant s'en faut. Mais le receut avec un gros baston, avec lequel elle lui affermissoit les coutures de son casaquin. Voilà le repos qu'on donnoità Zambelle après une prison. Et, trois jours après,, Lene veut employer son mary en quelques affaires, afiji que la pauvrette peut recouvrer ce qu.'elle avoit perdu; car Cingar avoit entièrement espuisé sa bourse, et ces misérables n'avoient un morceau de painenla corbeille. Parlant, Lene, advisant à son faict commande à Zambelle de s'en aller à la ville y menant leur vache pour la vendre.
C'est ceste vache, des plus illustres et plus renommées qui soient au demeurant du monde, de laquelle Cipade estoit ordinairement garnie de ses fromages, de la laquelle tous les jours on tiroit une grande chaudronnée de laict, et la ville estoit fournie en tout temps de son beurre et de caillotins. Et comme les anciens ont laissé à leurs petits-fils, icelle fut nommée par le Pannade Berthe, Chiarine. Zambelle, pour s'acheminei', se fait un aiguillon que Calpin *
• Ambroisc Calepino, né en 1435, k Bergame, mort en 1511. Il entra dans l'ordre des Auguslins et se rendit célèbre par son grand Dictionnaire des langues latine, italienne, etc., qu'il publia pour la première fois à Heggio en 150i2 et qu'il ne cessa, jusqu'à son dernier jour, de revoir, d'accroître et de corriger. Après la mort de ce savant, d'autres crudits, tels que Passerat, La Cerna, L. Chifflet, augmentèrent ce vocabulaire polyglotte qui a été porté successivement jusqu'à onze langues diverses et quia obtenu plus de vingt éditions différentes. Les deux dernières ont vu le jour à Padouc on 1758 et en 1772, !2 vol. in-folio. Aujourd'hui il ne reste rien du lexique do Calepin, si ce n'est un nom qui s'emploie proverbialement et souvent sans (pi'on sache si c'est le nom d'un livre, d'un meuble ou d'un homme. D'habitude on s'en sert
nomme Slhnuhun , et nostre Comine l'appelle Gaiole ; et picquant avec ceste verge sa vache : « Valu, clisoit-il, Chiarine j » et icelle rendoit une voix qu'il n'est pas possible de mettre par escrit. Mais, parce qu'il n'avoit pas bien apprins à compter et à calculer, et ne sçavoit escrire un compte sur tablettes; pour ceste cause, Lene luy commande de vendre sa vache et n'en recevoir pour lors 1 argent; mais bien qu'il prenne ce que l'on luy voudroit donner en son pannier, et qu'il face sa vente en presence de tesmoings, et que celuy qui l'aclieteroit de luy, luy baillast une scedule payable à samedy prochain, auquel jour elle iroit à la ville recevoir elle-mesme le contenu delà scedule. a Je ferai ainsi, luy respond Zambello, et vous tenez cependant en repos. » Puis, touchant sa vache, parloit à elle en Mantoiian : « Çà , mamao, tournes- ci ? )) et subloit comme fait le bouvier à ses bœufs.
Gingar, ayant entendu de Berthe ce marché, que fait-il? Il ne demeure à quartier, il se haste d'aller après, disant en soy-mesme ; « Qui tarde trop jamais ne mange rosti chaud, et jamais n'est bien logé qui trop lard arrive : aussi, la limace, tardant trop, perdit de bons morceaux. » Pensant à tels inconvéniens, chemine hastivement,' et , arrivant d'heure à la ville, il espère acheter la vaciie Chiarine. 11 s'en va droit en une boutique, garnie de force hardes , laquelle appartenoit à un Juif nommé Sadoche, lequel avec sa circoncision , estoit doiié de trois beaux presens et bien marqué de Dieu, afin qu'il ne fut incogneu au monde. Il estoit bigle, boiteux et bossu, et qui par usure avoit rendu misérables plus de cent personnes. En sa boutique pendoient plusieurs sortes de vestemens, des cappes, des jupons, des chausses, des fourrures, des sayes, des cottes, des cotillons, des robbes. Gingar, donnant gage à ce Juif, prend une manteline deschirée et toute* usée et un bonnet jaune, et enfin se vest de tels habillemens, qu'on l'eust creu estre le Juif Sadoche. 11 s'en vient ainsi habillé en la place; on l'estime estre Baganaie. Il void loing de luy
pour expi-iiuer un recueil de noies et doxtiail^. Tout le luoiide connaît Ica vers de Boileau (satire i) :
Que Jacquiii vive ici...
Qui de ses revenus écrits par alphabet
Peut fournir ai--.émcnt un calepin complet»