‹ Histoire maccaronique de Merlin Coccaie, prototyoe de RabelaisChapitre 96 sur 228 · LIVRE VIII · texte numérisé non relu

LIVRE VIII

Chiarine, et son bouvier. Aussi-tost, clopinant, s'en va vers cil, et, fermant un peu l'œil droit, contrefaisoit le bigle, et se faisoit paroistre bossu en tournant un costé : de pas en paS; il marmonnoit quelques mots hébreux. Zambelle crie le plus haut qu'il peut : « Qui veut acheter ceste belle vache? » Cingar, l'oyant ainsi crier, ne se pouvoit quasi tenir de rire. Approchant toutesfois de luy , tenant les yeux ù demy fermez et les jambes tortes, se contrefaisoit si bien avec ses habits, que Zambelle, le bon homenas, ne le coi^noissoit aucunement. « 0 bon homme, dit-il , j'acheteray ta vache. Que veux-tu? A quel prix est-elle? Ne demande , je te prie, que le vray prix, quo tu en veux avoir. » Zambelle luy respond : « Si tu veux acheter Chiarine, voici, je te la vendrai, accordons-en : je ne veux pour le present, en toucher l'argent; mais, pour mon vin, tu mettras au panier ce que lu voudras, et ne me bailleras qu'une scedule, etLene viendra samedy prochain quérir le contenu d'icelle en te la rendant. » Cingar luy dit : « Qu'elle vienne, je la payoray bien; mais ameine la vache avec toy. Es-tu si fol ? Viens, laisses-tu Chiarine derrière? 0, dit Zambelle, je ne le suis pas ! Çà icy, va là, chemine. » Ils entrent ensemble en l'ouvroir du vendeur de paniers, et Cingar en acheté un et met dedans trois barbeaux, lesquels ont au ventre des œufs de telles vertu, que, si vous en mangez, vous aurez le flux de ventre à bon escient. Puis, prend une estoire et du papier en presence de tesmoings, et escrit en iceluy à reiDOurs, à la mode des Hébreux, ceste scedule : « Zambelle, lils de Berthe Pannado, a vendu à Sadochc, Juif, une vache, pour laquelle il promet payer samedy prochain huict llorins de Pihin, presens Caroio, Bergnacque, Mango, el Hierosme, Prestre. En signe j'ay apposé mon nom : S.\- DOCHE. » Cela fait, il plie un papier et y met son scel. Et met sur Tespaule do Zambelle le panier et le renvoyé chez soy^ en retenant Chiarine et la scedule. Zambelle, pour la l)esanteur de son panier, sue d'ahan, chemine toutesfois. joyeux, pensant avoir faict un grand gaing. Cingar s'en retourne vers son Juif, et luy rend ses vestemens en reprenant son gage, et, qui plus est, il luy vend Chiarine, pour laquelle il tire do luy huict ducats, luy remonstrant qu'icelle estoit pleine et devoit bien-tost avoir son veau.

Ayant roeeu son argent, il s'achemine vers Cipade et advance par le chemin Zambelle, prenant les petits destours

ll'i HISTOIRE MACCARONIQUE.

qu'il congnoissûit, et rencontre Zambelle tout sueux. sous sa charge et soufflant en assez bonne mesure ; mais ce travail n'est point ennuyeux à un cœur alegre. Gingar, passant outre, ne fait semblant de l'envisager; mais Zam))eUe, l'advisant, s'arreste soubs son fardeau et l'appelle : « 0 Gingar, où vas-tu ? Arreste un peu ! » Gingar se tourne : « Qui est-ce qui ni'appelle ? dit-il. Ha, certes, gentil Zambelle, je ne te recognoissois point soubs ce panier. Qu'astu dedans? » Zambelle luy respond : « llestbesoing que je trafique de mon bien. Je suis marchand, je vends, j'achète de tout; mais te souviennes des quatre barils de merde que tu m'a promis. — N'en fais point de doute, dit Gingar, on tiendra promesse. Qui sera plus riche que toy avec telle matière? Je ne te voudrois pas tromper, mon cher Zambelle Pannade : asseures-toy d'avoir ce que je t'ay .promis une fois. Penses-tu que je t'eusses tiré de la prison, où tu estois, prest à estre pendu, si Gingar n'eust esté ton amy ? Sois certain que tu l'as et auras à jamais pour amy. Ge sont véritablement parolles ; mais tu en as fait l'épreuve. Or, dis-moy, que portes-tu? Quelle marchandise as-tu trouvée? » Zambelle luy dit : « Mon panier a prins des poissons, lesquels ma femme mangera, comme elle en a envie, estant grosse d'un petit enfant, pour laquelle je laisserois toute besongne, afin de luy trouver ce qu'elle desire de manger; autrement, elle perdroitle fruict de sa grossesse. — Tu fais, dit Gingar, une bonne œuvre ; car tu dois secourir ta femme, principalement quand elle est grosse; car, eslant en tel estât, elle est excusée de mettre la main' à la paste pour s'apprester à manger, parce qu'elle en pourroit avorter, et jetteroit son enfant mort comme un abortif. » Zambelle, pour ce mot aJwrtif, pensoit ([ue Gingar oust dit hoiiUr, qui signifie Leurrée : « 0, dit Zambelle, lors elle ne fera plus de beurre ; car elle a vendu sa vache Ghiarinc : le bigle Sadoche la vient d'acheter. Adieu cependant, Gingar, jusques au revoir. »

Il arrive, bien las, à la maison, en laquelle il ne trouve pour lors sa femme, qui estoit allée à l'Eglise à confesse , ou faire autre chose, et avoit emporté la clef du logis et bien fermé ses huys, de peur des larrons. Zambelle se descharge et avoit grande envie de fricasser en la poisle ses poissons; mais, ne pouvant entrer, ni par la porte, ni par la fenestre, il se

Page 1