LIVRE IX
et, luy tendant la main gauche, se levé et va danser avec luy. Cingar, fermant un œil, estant fin et advisé, regardé Berthe et ce qu'elle faisoit, ainsi qu'ils avoient convenu ensemble. Icelle commence à frotter legierement la main dû galant, comme on fait quand on veut faire une secrète déclaration d'amour. Ce gentil compagnon, sentant une certaine allégresse s'estendre par tous ses membres, dansoit plus legierement, avec les deux pieds joincts. faisoit en l'air des sauts de bon courage, et n'eut voulu lors avoir le cul dans une ruche de mouches à miel. Berthe, considérant ses gestes, joue des orgues avec ses menus doigts sur la main du compagnon, en la serrant quelquefois, et, la fret tant plus souvent, elle feint de souspirer. Le compagnon croit qu'il y a de l'amour, tellement que, se sentant chatouillé, il la chatouille aussi de ses doigts en sa main; et le pauvre malotru croit à la bonne foy estre aimé. Ils se retirent enfin ensemble un peu loing de la compagnie et disent l'un à l'autre cinq ou six paroUes en parlant bas; mais, après six, ils en ajoustent huict, et après huict, trente, quarante, et après les quarante, le compagnon a envie d'une autre danse; il la prend par la main, il la tire, elle le suit volontiers quelque part qu'il la veut mener: va vers l'Eglise, pensant ce badin, en quelque coing d'icelle ou derrière l'autel, ou dedans le clocher, jouir d'un si bon butin. Incontinent Cingar, jettant l'œil sur eux, s'advance avec un Cousteau en la main. Le peuple accourt de toutes parts, ne sçachant que c'estoit, quel débat, quelle querelle il y avoit. Mais soudain fut cogneu ce que c'estoit. Cingar, ayant monstre avec le doigt comme Berthe suivoit ce paysan, ainsi qu'une villaine putain suit après son putacier, Cingar l'attrape, la prend par les cheveux, la pousse et s'escrie : « Ha, meschante, sera-il ainsi? Est-ce ainsi qu'il faut garder à son mary les ordonnances et statuts de l'Eglise? » Et, en ce disant, avec son cousteau trenchant, comme un rasoir, à la façon d'un bourreau ou d'un boucher, couppe legaviot de mouton qui estoit plein de sang, et semble avoir couppé la gorge de Berthe. Icelle tombe en terre, fait la cha te morte et se remue après toute, comme si la vie s'en alloit de son corps, et, feignant fort bien de rendre les derniers soupirs, baltoit la terre avec les pieds; et, tournant les yeux, et puis peu à peu les fermant, sembloit estre entièrement morte. A ce bruit, tous ces paysans, quittant là
132 HISTOIRE MAGGARONIQUE.
les filles, accourent, prennent les armes et s'escrient merveilleusemenL Gingar ne faillit à se voir soudain environné de telles gens et en eust enduré, s'il n'eust sauté legierement un tossé, et en diligence ne se fust retiré en une maison, feignant fuir et craindre ces paysans; et, avec les deux mains montant au haut du toict, il se monstre courant sur iceluy, et se retire à couvert derrière la cheminée, de peur d'estre touché de coups de baie ou de traict. S'estant ainsi caché, il monstroit un peu la teste au-dessus du mur, et, avec une parolle tremblante, disoit : « 0 bons compagnons, pourquoy me voulez-vous tuer? — Parce que, respondirentils, tu ne souffres pas un de nous autres vivre en repos, et tu brouilles et mets sans dessus dessous toutes les affaires de Gipade, meschant larron que tu es! Tu fais tous les jours cecy ou cela : et penses-tu que nostre republique veuille endurer tant de maux, tant de pertes, tant de ruines? Nous ne nous soucions pas, si tu as couppé la gorge à Berthe : ce ne seroit que bien fait, que tout lant qu'il y en a au monde qui lui ressemblent en eussent autant. Mais nous sommes Tïiarris de ce que tu brouilles ainsi la feste de sainct Brancat, qui régit et garde nos murailles, nos assemblées, nos pères et nostre Sénat. » Gingar, faisant la Magdelaine croisée, leur dit: « Si vous voulez me pardonner ce meschef, et si vous voulez jurer que vous ne me ferez aucun mal, je guariiay Berthe et la ressusciteray toute vive; et si je n'en viens à bout, arrachez-moy le cœur et jcttez aux chiens ma ratte. » Iceux, estonnoz, se regardent l'un l'autre, et s'csmerveillent de ce qu'un homme si meschant et si malin ose promettre de remettre en essence un corps mort. Il n'y a pas un qui ne soit bien aise de voir un tel miracle. Et, partant, ils donnent leur foy, laquelle neantmoins est la plus infidelle qui puisse estre, soit de paysans Padoùans ou de la Uomaigne. Il ne faut point du tout avoir foi aux parolles des paysans.
Gingar, toutefois, les croit, ou feint de croire à tels larrons, et descend du haut de la maison à bas, et de là s'en va à lEglise. Tout le peuple le suit, estant sa coustume de se précipiter pour veoir choses nouvelles. 11 s'en va au lieu ou Berthe estoit tombée les yeux renversez, et avoit fait les signes d'une personne morte. Mais messire Jacob l'avoit transportée de là, sçachant bien les ruses et subtilitez de Gingar, pour lesquelles seconder il avoit bien