‹ Histoire maccaronique de Merlin Coccaie, prototype de RabelaisChapitre 108 sur 238 · LIVRE IX · texte numérisé non relu

LIVRE IX

conduit la barque. Car il avoit fait enlever de là Berthe, laquelle s'estoit laissée porter où on avoit voulu, comme si ç'eust esté un corps mort, laissant ses jambes pendre çà et là avec sa teste, ainsi, qu'une cornemuse non enflée. On la met au milieu du revestiaire, comme est la coustume du pays, et messire Jacob no souffroit personne approcher d'elle, de peur qu'on apperçeust qu'elle respiroit et prenoit vent. Souvent il l'encensoit, et avec le guipillon l'aspergeoit d'eau beniste et chantoit le Lazarum. La cloche sonnoit; on faisoit la fosse: une grande bande de femmes y accouroit, criant et pleurant si asprement que les oreilles en estoient rompues à un chacun. Cingar approchoit desjà, lors qu'on estoit à In Paradismn. Après laquelle Antiphone, Berthe devoit estre jettée en la fosse. Cingar, approchant, crioit : « Mon père, messire Jacob, que vostre révérence veuille un peu avoir patience! J'espère que pour néant vous luy aurez donné les ensencemens de la mort. « Et, en ce disant, il entre en l'Eglise, suivy de tout le peuple, et s'en va droit à l'autel, au devant duquel il s'agenouille, et. levant ses yeux au ciel, pria environ une heure, puis, estant relevé avec une belle gravité, s'en retourne au revestiaire vers Berthe, laquelle il promet remettre en vie, et puis il lire de la gaine son cousteau, je dis le mesme couteau avec lequel il sembloit avoir couppé la gorge à Berthe et l'avoir fait mourir. Il esleva un peu ses yeux en haut, tous mouillez de larmes, et commença à faire telles prières avec une voix lamentable: « 0 mien cousteau, qui m'es plus cher que tout le reste du monde, lequel ne pourroit estre acheté par tous les thresors, quels qu'ils puissent estre, qui avez desjà fait paroistre au monde tant de miracles, je vous prie, par la vertu de saint Berthelemy, qui est encore rouge et ensanglanté de son sang, lors que les Roversans luy arrachèrent la peau; si en ta dévotion je dis tous les jours, les genou.x. en terre, mon chappelet, si pour toy je jeusne tous les Dimanches, si je t'ay derobbé et enlevé d'entre les mains de ces chiens de Turcs; je te prie, je te supplie, et avec tous vœus te reprie, que comme Berthe est morte par ta playe, ainsi, par le mérite de ta vertu, elle puisse maintenant ressusciter! )^ Ce disant, il feit deux ou trois fois le signe de la croix, prononçant entre ses dents quelques psaumes, et soudain la morte feinte commença aussi- tost à se mouvoir, et à ce mouvement le peuple s'escria mer-

veilleusement; puis, eslevaiit les yeux en haut, beaucoup de personnes furent si saisis de peur, qu'ils eschapperent de là bien vistement. Et après se lève sur les pieds, disant: « Helasl pourqnoy m'as-tu tuée, ô Gingar? » Et celuy luy feit response: « Pourquoy faisiez-vous ainsi des cornes à Balde? — Pardonnez, dit Berthe, à un sexe si tendre et si fragile. La femme est faicte du masle ; la femme désire le masle : donnez-nous des gardes, vous autres, si faire le pouvez. Une femme, qui est esloignéedeson mary, ne peut, en quelque sorte que ce soit, estre sans homme. Et, si d'avanture il y en a aucune, c'est un grand miracle. » Alors tous les paysans accouroient de toutes parts, crians tant qu'ils pouvoient, et faisans retentir en l'air leurs cris et admirationS; disans : « 0, ô miracle ! ô le grand miracle ! entre tous les cousteaux, il n'y a point tel cousteau que cestuy-là. 0! très-sainct Gingar, nous ne t'avions jamais creu estre si dévot et avoir avec toy un si riche thresor. »

Gingar meine lors Berthe en l'Eglise, et monte avec une grande apparence dessus l'autel, et là avec belles paroUes annonce au peuple le mérite de son cousteau, disant : « 0! gens devotieux, voyez le sainct cousteau: voyez le cousteau, avec lequel la meschante forteresse de la Bomagne, la forteresse des BoversanS; pleine de meschans paysans, a renversé cruelle la peau de sainct Beithelemy, comme elle eust fait celle d'un veau ou d'un chevreau. Voicy l'heureux cousteau. Yoicy le beau thresor, qui n'a point, et n'aura son semblable en l'Eglise de Sainct-Marc *. G'est celuy, qui pourra guarir, et alfermir vos playes; qui guaranlira de maie peste vos malades : c'est celuy qui ressuscite les vifs et les morts. Vous n'avez pas veu maintenant ressusciter Berthe? Ainsi pourra-il rendre les morts sains et gaillards. Accourez: que regardez-vous là? Accourez, ô peuple, accoureZ; dis-je, pour baiser ce sainct cousteau! » A cestc exhortation, le peuple s'advance, et se presse, comme quand les porcs courent tant qu'ils peuvent au clacquet du chauderon, et tiennent leurs groings dedans l'auge pour humer le lavage. Ils se pressent les uns les autres pour baiser ce cousteau, lequel Gingar leur presentoit, et, comme font les prebslres, quand ils présentent la platine à

i La cathédrale de Venise ; on y con«crvait beaucoup de reliques.

Page 1