‹ Histoire maccaronique de Merlin Coccaie, prototype de RabelaisChapitre 110 sur 238 · LIVRE IX · texte numérisé non relu

LIVRE IX

parle à eux, qu'ils facent, qu'ils defacent, qu'ils dient et retient ; tout ce que vous ferez ensemble soit un Evangile ! » Zambelle saute cà et là, estant joyeux et allègre au possible, et s'en va vers Messire Jacob, et puis vers Briosse- On fait un accord en lieu secret, approuvé par les premiers docteurs et sages de la ville, et le Bossu faict cet acte : « Soit, à tous habitans de Cipade, notoire, que à présent Cingar a vendu le cousteau de sainct Barthélémy à Zambelle, pour le prix de trente ducats, avec telle condition toutesfois, que toutes et quantes fois que Cipade voudra rendre ladite somme à Zambelle, iceluy sera tenu rendre ledit Cousteau, et ne retenir par-devers soy telle relique, auquel appartient faire construii-e une belle chapelle en l'Eglise en laquelle ardroit tousjours une lampe, et sur les murailles de laquelle on peindroit les miracles advenus par son moyen, tant ceux qui sont jà faits, que ceux qui se feront cy-après, » Zambelle cherche à trouver deniers, veut vendre tout ce qu'il a, sa maison, sa femme Lene et soymesme. Il n'a point faute d'acheteur, et le badaut vend ce qu'il peut à Brunel et à Lanfranc. Schiamine acheta sa maison et les deux autres achetèrent le reste, les marres, les bêches, les focz, les rasteaux, les barils, les coqs et poules, les haches, avec mille vetilleries de mesnage. Lene, au refus de tout autre paysan, fut engagée pour neuf sols à Messire Jacob; et ayant Zambelle amassé de toutes parts les trente ducats, il les baille à Gingar, lequel les met en sa bourse, et, fléchissant fort bas le genouil, luy baille le Cousteau en la présence de Briosse, qui en passa l'accord. Ce Briosse estoit Notaire, bien entendu à derobber, et nay pour escorcher les paysans; car il avoit tousjours en sa bourse sept ou huict faux tesmoings, qui de droit ne demandoient que le feu, il y avoit longtemps. Si Nature luy eust donné autant de mains que Mantouë nourrist de Juifs Baganaies, que laRomagne pend tous les ans des larrons, on les eut toutes coupées à Briosse par jugement : car il avoit falsifié autant d'instrumens, que la Marque envoyé et distribue de figues partout le monde. Zambelle happe soudain ce cousteau. et aussi avidement que feroit un febricitant, de l'eau, ou un affamé, un morceau de pain : mais le misérable se trouvera enfin avoir prins une grand flesche, et avoir les mains pleines de freslons. Quand il fut venu chez soy, il voulut faire Tespreuve de

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son Cousteau. La première qu'il en feit fut sur Lene, et 1k seconde sur Chiarine. En présence de plusieurs, il prend à rimpourveu Lene et luy fourre ce cousteau au milieu de la poitrine, et de son corps la vie s'envola à la pure vérité. Puis, il dit ; «0 mon cousteau! He, suscite et remets en vie ma femme ! Je t'en prie, par la vertu de sainct Barthélémy! « Mais c'estoit autant comme s'il eust parlé à une muraille. Elle ne luy fait aucun signe de vie. Aussi, estoitelle toute roide morte. Zumbelle poursuit, baise le cousteau et puis dit : « 0 mon cousteau, je te prie : He, pourquoy Lene ne revient-elle en vie, comme nagueres vous avez fait ressusciter ceste poltronne de Berthe? J'ay employé tout ce que j'ay peu pour t'acheter. Quoy donc? Quoy donc. mon cœur; que fais-tu? Ainsi me tromperez- vous, mon cousteau? Mais ses veines et son poulx ne bat aucunement! »

Alors un amas se fait de grand nombre de paysans, et s'assemblent ensemble les plus sages. Le Bossu faisoit le Consul, n'en estant point de plus caut que luy. Il estoit frère juré à Tognazze et n'eust rien entrepris sans l'advis de Tognazze. Cestuy-cy assemble tous les Gipadiens, et, s'estans tous assis devant Tognazze en grand nombre, au sij^ne du Bossu, chacun tint bouche clause. Tognazze estoit monté sur un haut tronc d'arbre et commença ainsi à remuer les lèvres : « Il est vray, Messieurs, qu'on nous a icy assemblez pour vous donner à cognoistre toute ceste cause. Nous sommes icy cinq pilliers de Gipade, Bertazze, Mengue, le Bossu, Gugnane, etmoy Tognazze, qui sommes délibérez de garder le dicton du Oatonnet* : Combats pour la patrie, si tu veux vivre sainement. Icy les femmes ny les petits enfans ne sont venus, desquels nous avons pleines maisons; vous sçavez qu'ils sont moins capables de conseil. Vous esDS tous hommes dez longtemps masles : vous êtes les défenseurs, vous estes la targe et bouclier, vous esles l'espée de Cipade. Que vaut, je vous prie, Mantouë, sans nostre Cipade ? Me voicy présent : je ne manqueray à la vérité de ce qui est mien. De bouche, je vous donnerai conseil, et, par el'fect, aide, voulant bien exposer ma vie

i Recueil de sentences morales attribuées à Caton, et l'un des livres les plus répandus au moyen âge. Son autorité est invoquée plus d'une fojs par Merlin Coccaie.

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