‹ Histoire maccaronique de Merlin Coccaie, prototype de RabelaisChapitre 109 sur 238 · LIVRE IX · texte numérisé non relu

LIVRE IX

baiser à l'offerte, leur disoit Pax tecinn, avec une contenance asseurée; sentant en son cœur un grand contentement à cause des liards qu'il oyoit sonner dedans le bassin, lequel mes>;ire Jacob avoit apporté pour recevoir l'offrande; aussi, tenoit-il la coiffe de Berthe, en laquelle ces paysans jettoient de bons grands blancs.

La prédication de Gingar avoit duré environ une bonne heure, lequel on eust pensé estre frère Robert *; car il alleguoit le Sexte-, les Decretales, le Décret^, la Somme angelique, la Glose, la Bible, et sainct Thomas. Il n'y avoit point eu, entre tous les moines esludians, Bachelier, ou Régent, ou Scotiste, plus sçavant que luy. 11 renversoit Bans dessus dessous toutes les subtilitez des Utrum: il fai- 6oit des argamens, il nioit d'un costé, il prouvoit de mesme ce qu'il vouloit. Or, craignant que quelque fin et accort vinst sur le lieu, qui eust peu à l'instant descouvrir son faict, il cache et resserre son cousteau, et descend de dessus l'autel, et s'en retourna en son logis chargé de bon argent. Berthe, sans parler à personne, le suivoit.

Après que Cii ^ar fut party, Messire Jacob appelle tous ses paroissiens au din don de la cloche, et tous les citoyens de Gipade. Là, les plus sages s'assemblèrent, et proposèrent par entr'eux huict opinions dignes d'un Gaton ; aussi, n'estoyent-ils pasque huict, ausquels onse rapportoitdetout. Iceux furent Bertasse, Mengue, le Bossu, Gugnane, Garasse, Zanordin, Garabin et Lancefeuille. Ils font par entr'eux un long discours sur ce sainct cousteau, à sçavoir : Si le peuple de Gipade vouloit l'acheter à communs despens, et le mettre en la chasse de sainct Brancat, afin que le peuple luy peut faire ses prières. La conclusion fut de l'acheter, et la charge d'en faire le marché fut donnée au Bossu et Lan-

» Ce frère Robert est Robert Caraccioli de Licîo, qui fut regardé comme le Massillon ou le Bourdaloue du quatorzième siècle, et dont les Sermons ont eu près de quatre-vingts éditions différentes de 1472 à 15.00. ^

« Il s'agit du liber sextus Decretalium de Boniface VIII, qui fut imprimé pour la première fois à Mayence en 1468.

5 Le Decretum de Gratien, publié à Strasbourg en 1481, fut longtemps le code de ce droit canon qui tenait dans la vie de nos dncêtres une place bien plus considérable qu'à présent. Il a été réimprimé maintes fois et notamment en 1726, à Rome, par les soins de J. Fontanini (2 vol. in-folio).

136 HISTOIRE MAGGARONIQUE.

cefeuille. Ce conseil parvint aux oreilles de Zambelle. Il eut soudain ceste envie d'avoir luy seul cet honneur et ceste renommée, que ce cousteau fut en sa possession, et qu'il en eut seul le profit. Il se propose desjà qu'avec iceluy, il .pourra ressusciter Chiarine, s'estonnant fort d'avoir veu Berthe estre redevenuë en vie. Il s'estime le plus heureux du monde, s'il peut obtenir la gloire qu'il su propose, moyennant ce cousteau. 11 parle à soy-mesme, et se belutc tout le cerveau, et dit : « 0, si Gingar me vouloit vendre le cousteau, ma vache ne pourroit-elle pas facilement reprendre vie? Ne pourrois-je pas assommer ma Lene autant de fois qu'avec le baston elle me chatouille les reins ? et puis, après l'avoir ainsi tuée, luy remettre la vie au corps, comme auparavant? 0 quel gain je ferois avec ce cousteau! Gingar a gaigné aujourd'huy plus de mille liards : ne me donneraon pas des œufs, des poullets, dont je deviendray riche en trois jours? »

Sur telle proposition, il s'en vient au logis do Gingar, et le tire à part, disant qu'il luy vouloit dire un mot en l'oreille, de peur que ces lourdàux de paysans entendissent le secret : et s'eslans eux deux mis à l'escart, Zambelle parla à luy en ceste sorte : « Mon amy Gingar m'aymes-tu ?

— Plus que toy-mesme, respond Gingar, tu l'as assez esprouvé. — Me veux-tu vendre, dit Zambelle, ton cousteau? — • Non, respond Gingar, et pardonne -moy, si je t'en refuse. Cela importe trop à tout le monde, et mesmement à Milan.

— He, he, dit Zambelle, je te prie, contente ton amy et compagnon ! Qui a-il à contenter, si nous ne contentons nos amis? fais-moy ce service, et puis commande-moy ce que tu voudras. Gar, qu'une bosse me vienne au bout du nez, si je ne refuse mille paradis pour toy. Vends-moy ce cousteau, je te bailleray ce que tu voudras, demande ! « Alors Gingar, jettant un grand soupir, se taist pour un peu, préméditant ce qu'il vouloit. Puis dit : « 0 frère, mon amy, j'acquiesce à si grandes prières. C^e m'est une chose bien dure et amere de,vendre un joyau, vendre les délices de ce monde, f t le thresor du ciel. Mais que feray-je ? où me tourneray-je ? puisque celuy, qui jour et nuict a pouvoir de me commander me fait une telle demande ? Je sçay bien que tu peux beaucoup en toutes affaires. Mais il n'est point besoing de tant de parolles. Le cousteau est tien, tout ce que j'ay est à toy : commande ! Va trouver Messire Jacob, et Briosse

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